Marin qui court à travers la forêt. Il n’y a aucun secret que je tairais. Je dirai tout à qui veut l’entendre. Maintenant que je sais consacrer. Ce qui décide est l’homme en lui. Il court vers un destin qu’il ignore. Les gens se toisent, les gens se moquent. Certains l’appellent « le pirate » en riant, feignant de vouloir l’aider à traverser le fleuve. Marin rit lui aussi pour ne rien laisser voir. Oui, sur le fleuve, il est vulnérable, mais il combat les vents, sait se faufiler entre les rafales pour être le premier, sous la pluie. « Marin d’eau douce ». Ça aussi, il l’entend. On ne sait pas ce qu’il fait sur son bateau, pourquoi il y reste si longtemps, pourquoi il vient et repart sans prévenir, semblant être toujours là et n’être jamais là. Un soleil fabriqué par un vitrailliste orne la bôme de sa grand-voile. Soleil multicolore aux lumières d’arc-en-ciel. C’est un sataniste. Il implore les esprits. On dit qu’il prie les soirs de pleine lune, qu’il se promène nu dans la forêt, qu’il sait lire l’oracle et qu’il jette des mauvais sorts. « Voyez la bague au noir profond qu’il porte comme alliance avec le diable. » La sorcière de Camoël est restée hypnotisée durant quinze longues minutes. Elle qui toujours prédit, prescrit, la voilà interdite. Elle serait proche de l’implorer. On ne sait rien de ce qu’ils se sont dit au marché. Ils ont signé un pacte. « Marin, Marin, qui t’a fouetté ? Marin, Marin, qui t’a estropié ? » Marin n'en a que faire, il poursuit sa quête. C’est là qu’est le mystère de sa naissance, en cette terre, car Marin est de tous les siècles, il a connu Tugdual, il est fils de Dana, la bienfaitrice, qui vient encore le visiter sous la forme d’un cygne, et de Dagda, le père de tous. Personne ne le saura jamais. Qu’il traverse le temps. Qu’il unit les enfants. « Marin, Marin, où vas-tu de si bon matin ? » L’aube n’a pas encore coloré le ciel. Le fleuve est calme comme un lac. Il répond sans se retourner. À l’église, mettre un cierge à Sainte Anne et à Saint Raphaël, confessé en lieu saint que si j’ai quitté le culte, c’est pour ne pas être lié à aucun crime de Dieu. « Il est puissant, il va te terrasser. » Non, il est faible, et c’est pour ça qu’il tue. On ne tue pas quand on est fort. On aide le faible. On donne. Je vais y dire ma présence, et avant d’aller à la chapelle toute proche de la source du bien, je m’en vais me recueillir là où tout s’ouvre lentement sur le chemin d’une douce liberté où aucune barrière ne coupe le destin, là où chantent les morts dans une chapelle à ciel ouvert au milieu d’une forêt. C’est là qu’on trouve l’Alpha et l’Omega. C’est là que se trouve le bois sacré protégé par les ruches. Une fois dedans, on sait. Deux oiseaux nous y guident perpétuellement. Le premier chante mais personne ne l’a jamais vu. On dit qu’il est minuscule. Son chant prévient de la présence. « Marin arrive, Marin est là. » Le second crie : « Marin, méfie-toi, Marin, éloigne-toi ». Les deux oiseaux conduisent Marin sur son chemin. Il prend une branche de bois sacré. Il court à la chapelle, dépose trois premiers cierges pour former un triangle, prie et se repent, entend sa voix sonner dans l’édifice. Il se consacre lui-même. Il est celui qui donne des ordres aux Dieux. Puis il installe encore dix cierges. On saura qu’il est venu, que celui qui n’a pas de nom est venu, et qu’il agit dans le monde pour l’éternité. Ce qui est absolument merveilleux dans ce cas, c’est l’apport immédiat. Ce qui s’investit au cœur du texte est immédiatement valorisé. Le trésor se constitue. On n’en croit pas nos oreilles. C’étaient en partie les bonnes attitudes à prendre devant l’adversité. Puisque je suis dans la bonne catégorie maintenant. Vas-y, Roi des cons, donne-moi tout ton argent. Il suffit d’un jour et tout le sacrifice est remboursé. Il ne compte plus. Aux oubliettes. Il n’a jamais compté. Heureux thèmes qui même là reviennent. Ils seront sculptés dans les pierres. L’homme qui gouverne et qui un jour se fait détrousser parce qu’il a aimé le pouvoir trop longtemps ou n’a aimé que ça, exclusivement. Ce n’est pas sa fin. C’est le début d’une ère de cohabitation. Je serai là tout le temps. Au même moment, au même endroit. Bientôt les mêmes droits. Ah, oui, c’est sûr qu’on adore les histoires dorées pleines de victoires sanglantes. Cinquante mille morts ! Le fils de Coyah a payé pour toi. Des milliers d’heures à souffrir loin de sa terre natale, des milliers d’heures à tenter de comprendre ta langue, comment il fallait faire pour vivre lui qui venait d’un pays où personne ne mourait de faim. Si tu ne comprends pas la langue administrative, tu meurs. Guerre des langues. La mienne fut forgée dans le besoin. Elle ne connaît rien de la domination. Elle n’est pas là pour posséder. Elle comprend tout de même qu’il faut s’intégrer, être aussi celle qui fera la légende ou l’histoire, cela ne vous concerne plus. On ne trouvera la ballade de Marin Delaroche que dans les veillées de nos contrées, racontée par nos anciens ou nos pensées, pour éduquer ceux qui n’ont pas directement accès à tout sans le savoir et qui finiront par écrire eux-mêmes les lois qui les tueront. Quel paradoxe. Il faut s’en saisir sur le champ. Ils seront sur les lignes fortes, et s’autodétruiront ! Quel destin funeste. Il faudra tout recommencer. Oui, tout recommencer. C’est à cela que servent les contes et les ballades, à dire qu’arrivés à la fin, on reprend au début. L’interminable est là. Suffit de dire « Marin, Marin, où vas-tu de si bon matin ? » et le jour recommence, et l’année recommence, et les années, et les cycles, et la lune qui annonce le combat, on la voit, on ne la voit pas, elle se fait capricieuse, et on ne la voit plus. Pluie, vent, tempête. Terre noyée. Il faut brasser pour tout recomposer. Ce ne sera pas si simple.
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