Tuesday, July 14, 2020

Chroniques de l'invisible - 191

Quand on se rend compte combien de fois c’est arrivé, oui, le nombre de fois. On ne parle bien souvent que de rares événements. Quelque chose sort un jour du quotidien. On le raconte. Bernard a eu une crise cardiaque. On ne s’y attendait pas. Fort comme un roc. Le récit devient celui de l’extraordinaire. Mais du matin au soir, toutes les nuits. Les autres. On ne raconte pas. Bernard en dehors de sa crise n’a aucun intérêt. Le matin il se lève. Le soir il se couche. Entretemps, il dit souvent : « Ça s’est bien passé » ou le matin : « Bien dormi ». Ça, c’est son truc à Bernard. Qu’est-ce qu’il dort bien ! Jamais conscience du mal qu’il peut faire autour de lui, justement, en ne changeant jamais rien du matin au soir, le même ordre, ouvrir les volets, fermer les volets. On se dit, c’est bien, il commence à raconter. Mais non. Têtu. Il suffit de balancer un ou deux prénoms, un semblant d’existence et tout ce qui n’est pas dit débarque. Oh. C’est bien son style, ça. Suffit de dire le crime. Dire, ne pas dire. On aimerait des faits pour se faire une opinion. Savoir si ça valait le coup de l’évoquer. Pas pire qu’un autre. Je pourrais le faire. On le trouverait tous les matins dans la presse. Avant tout autre chose. Au fond, ce que je rêve depuis longtemps. L’écriture en direct. Aujourd’hui dans tous les foyers : le crime de Bernard. Ça pourrait être en titre pour racoler, et puis ça exposerait ce qui va venir, on ne sait pas encore, c’est le grand jour, le jour de ce que j’ai dépensé, au risque de laisser faire justement, comme c’est amusant de le voir, le sens, et de faire avec en laissant courir les mots. Dé-penser. Pour ne plus avoir à s’en occuper. Puisque je peux payer pour cela. C’est pratique. Un peu comme quand j’étais enfant. Il suffit de faire un chèque. L’argent magique. Qui tombe. Le sujet glisse. A priori, aucun rapport avec Bernard. Et pourtant. Tout est lié. On entend le devoir de mémoire. Pareil. Belle arnaque. Toujours le même discours. « Je ne suis pas sûre que ceux qui prennent la parole représentent quoi que ce soit. » La fameuse majorité silencieuse. Argument des autoritaires. Et puis, ils ont toujours entendu d’autres voix, celles qu’on entend, ravies de ce qui se passe, reconnaissantes, qui rentreront heureuses parce qu’elles seront nommées, des noms sur une stèle, formidable, on ira avec le petit dernier, rue machin chose, place machin chose, esplanade, avenue, impasse, l’histoire à ciel ouvert disponible pour tout le monde. Alors, on se demande qui finance. Réseau parallèle. On y consacre une partie du budget. Faut bien que quelqu’un décide. Et nous voilà de simples spectateurs. Ça va vite. J’ai juste eu besoin d’un temps d’assimilation, une nuit de transferts. Puis la clarté. Énigme résolue. Peu importe ce que cela deviendra. Je suis allé trop loin pour tout repenser. Oui, la pensée circule. Elle ne se fixe pas sur des soi-disant connexions, entre des êtres qu’on aimerait voir liés. Cela n’arrive plus de se savoir exclusifs. C’est un tout. Être dans un tout au service d’un tout. En service. Au même titre. Il n’y a pas de plus faible envergure. L’effet est d’une grande importance. Terre, terre. Je ne l’ai pas découvert. On me l’a rappelé. À partir de là tout s’entrecroise. C’est la magie de la vie. Désormais, c’est une question d’assemblage.

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