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Wednesday, November 4, 2015

La belle allure

Les règles sont strictes : il faut arriver à l’heure à la répétition, et avoir son matériel. Là, c’est sérieux. On a trois heures pour fixer l’ordre du programme, réviser les carrures, les pas de danse et les breaks, les apprendre pour certains, tenter des vitesses effrénées. Si quelqu’un se trompe, il est rattrapé instantanément par le maître de danse. Si ça rame, on s’arrête. Il ne faut pas se tromper. On reprend.

La notion du « on reprend pour toi », si célèbre, donc, dans les milieux artistiques all around the World.

Ne nous le cachons pas, la répétition est utile pour tout le monde. Les élèves, appelons-les les amateurs, assurent en musique une partie d’accompagnement. Sur le plateau, la danseuse pro a son double qui fait intégralement les mêmes gestes au même moment que son modèle. Toute la chorégraphie est écrite à l’exception des solos, petits moments de liberté expressive encadrés par le maître de danse qui, lui, est au fer. Par un jeu de rythmes, il annonce les changements de pas, provoque les breaks et maintient l’allure, ce si beau mot qui évoque autant le tempo que la jolie manière de se présenter au public.

Coût de tout ce travail : le prix de la location d’une salle de répétition dans un centre social, soit sept euros.

Friday, October 9, 2015

En bonne compagnie

Lundi
Petite mise en espace rapide. Filage devant les nouveaux. Seuls ceux qui connaissent parfaitement leur partie participent. Les autres sont dans la salle pour regarder. Debriefing. Pause déjeuner avec toute l’équipe. On mange. On boit des bières. On parle de ça ou d’autre chose. On fait connaissance. La serveuse est sympa. Des bons plats pas chers. Le resto est plein à craquer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pain. Des bons vivants. L’après-midi est consacrée à l’intégration de ceux qui ont déjà une bonne connaissance de la structure et sont donc admis à travailler on stage. Ils ont une loge. Non, deux loges. Une trappe de sortie pour aller fumer. Des canapés. Une connexion Wi-Fi personnalisée. Sur une table, le patron s’est installé un bureau convivial. Contrats signés. Les DEF sont déjà versés. Soirée loft. Il y a un supermarché à deux pas. Pratique et pas cher. Comme à la maison. Pipo travaille dans sa chambre.

Mardi
Pas de grandes différences avec la veille, si ce n’est que la journée est ponctuée de longs enchaînements, dans l’ordre de la pièce, et de quelques filages. Les artistes sont déjà familiarisés avec leur espace. Ils connaissent le nom du régisseur, celui de la secrétaire sympa qui accueille tout le monde avec un immense sourire, les horaires de l’homme de ménage qui passe sa journée à récurer du sol au plafond. Sur scène, ce sont de nouvelles lumières qui apparaissent. On s’habitue. On atténue ce qui dérange trop. On soulage une nouvelle difficulté. On l’apaise. Le temps est rythmé par la fatigue corporelle. On s’arrêtera, mais pas avant d’être allé au bout de quelque chose. Si la fin de la journée doit se terminer assis par terre à discuter d’autre chose, elle se terminera assis par terre à parler d’autre chose. D’ailleurs, demain, je serai certainement un peu moins avec vous. J’irai beaucoup en salle créer la lumière et l’espace sonore. Je vous demanderai de marquer les scènes, ce qui, au passage, est un excellent exercice pour la mémoire. Ah ! La mémoire ! Avec Pipo qui passe ses soirées à amuser la galerie avec sa musique africaine, c’est pas gagné !

Mercredi
On marque en effet toute la journée. Les scènes sont jouées dans le désordre. Pipo est tout perdu. Il essaie d’écrire la scénographie sur un papier. Je rentre. Je sors. Quart de tour gauche. Cinq bémols. Tirer le rideau. Passer le balai. Dormir. Appeler les autres directeurs qui s’impatientent. Se mettre à jour. Séance photo à 16h30. On balance sur FB les artistes en tenue de travail. Demain, je vous laisse la matinée. Pipo a rapporté ses instruments au loft. Il travaillera sa mémoire dans sa chambre.

Jeudi
Matinée offerte. Le temps de se reposer ou de réviser sa partie. Fin de la conduite lumière. On apprend les dernières scènes. Pipo danse. Ouh la la la la, ça tremblote dans la jambe gauche. Présentation publique à 19h30. On comprend mieux pourquoi la matinée a été offerte. Extraits en tenue de tous les jours pour en dire assez mais pas trop, éveiller la curiosité sans tout dévoiler. Pot avec l’équipe du théâtre. We approach the see.

Vendredi
Dernières révisions de la fin, essentiellement pour fixer la conduite lumière et les derniers déplacements de tous les artistes. La musique de la fin est enfin arrivée. Dernier repas au resto. On salue tout le monde. Filage à 15h maxi pour que chacun ait le temps de ranger ses affaires, d’écrire ce qu’il doit écrire, de fumer une cigarette, de boire un verre avant de prendre le train. Tout le monde est content.


Voilà. Ça, c’est du professionnalisme.

Sunday, September 29, 2013

Coup de foudre sur l'abbaye

Lorsque la foudre tombe sur l’abbaye, que toute la soirée prévue par les organisateurs nécessite quelques ajustements, parce qu’il n’y a plus d’électricité dans toute la “petite” commune d’à côté (celle qu’on rattache administrativement aux poubelles, à la voirie, aux AXES de circulation ou d’expulsion - les célèbres grandes banlieues), le thème des bougies du XVIIIe siècle refait miraculeusement son apparition et reconvoque le saltimbanque perruqué pour égayer les nouveaux salons mondains de notre siècle.


Ils n’ont pas mangé, ils ont eu des conditions de travail épouvantables (répétitions reportées jusqu’au soir tard - aucunes conditions réelles de travail avant l’heure H, ici : trois, parfois cinq heures plus tard), ils ont eu pour loge leur chambre d’hôtel les obligeant à travailler là en dehors des heures de sieste des touristes (uniquement possible pour les instruments non bruyants), rien n’était prêt, mais la Direction demande tout de même aux musiciens de sauver le spectacle pour permettre à la PRODUCTION de ne subir aucune demande de remboursement.

Une partie du public mangeant devant des saltimbanques ; une autre mise en attente en musique au réfectoire, au fond de l’église, dans les greniers. Une actrice affublée d’une perruque grotesque (celle qui fut si belle à la création presque deux siècles plus tôt, quand tous les metteurs en scène étaient jeunes), des poèmes romantiques, de la musique de chambre et des solistes, des apéritifs, des digestifs musicaux.

Le public est immédiatement parqué dans l’église, minutieusement trié pour expulser ceux qui n’avaient pas choisi la formule “REPAS + CONCERT”, puis redistribué dans un programme allégé. Plus de traiteurs après vingt-trois heures. Le public doit avant tout MANGER. Il va falloir en faire patienter une partie.

Aucun de ces publics dispatchés (celui qui attend, celui qui mange, celui qui a mangé) ne doit se croiser dans l’abbaye, et chacun d’eux doit se sentir privilégié, c’est-à-dire : avoir l'impression d'avoir choisi la bonne formule.

On soufflera sur les poussières, on allumera les minuscules lampes à piles éclairant mal les pupitres, les musiciens enfileront leur costume dans un couloir, fouilleront dans leur valise, se laveront en vitesse dans les chiottes publiques : ils seront prêts dans un quart d’heure, promet le Directeur. On tolère un retard à celle qui dormait encore dans son hôtel, et à qui on autorise de prendre une rapide douche, mais on lui signifie qu’à cause d’elle, une partie du public ne pourra pas la voir, et ne sera pas content, et qu’une première équipe de musiciens commencera sans elle. Elle n’aura donc qu’un maigre repas déposé au comptoir de la boutique, les végétariens auront les restes de salade bourrés d’olives, les musiciens qui reprennent la route auront droit à une bouteille d’eau et au reste du catering des actrices. Une assiette de pâtes pleine d’eau entre deux représentations, si l’une d’entre elles manque de s’évanouir.

Trois musicens rentrent en voiture le soir même. Trois autres dans un camion de location (qu’il faut soi-même aller chercher et rapporter). Tous les frais de bouche sont avancés par les musiciens, et le repas balancé entre deux représentations, ainsi que les restes de salade, sont considérés comme des plateaux-repas à emporter. Il n’y a pas de remboursement de frais les soirs de concert. Et si vous voulez une voiture de location pour faire dépenser moins d’argent à l’association, faites comme bon vous semble et illusionnez-vous : MOI, je rentre en train, décide le Directeur.