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Saturday, April 11, 2020

Claro

Je comprends, bien sûr, cette évidence – rechercher, ébaucher : ce sont là les deux temps de l'écriture. Ce que l'on ne connaît pas relève de la fiction. Ceux que l'on ne connaît pas aspirent à la fiction, ou du moins en réclament en sourdine les avantages.

Mais il ne suffit pas de se retourner pour voir ce qui est derrière soi, non, ce serait trop facile, et je suppose qu'un jour arrive où l'on doit apprendre à défroisser sa propre vie, à en lisser les plis, car c'est n'en doutons pas dans ses tracés confus qu'est inscrit, souvent illisible, non pas le faux mystère de soi, mais le souvenir perdu de tant de gestes, là que se sont agrégés les signes de l'impossible transmission.

Friday, October 18, 2019

Claro

La ville où je vis n'a guère de dimensions, et pour y avoir vécu des milliers d'heures qui toutes se reflètent à l'infini dans le miroir de l'ordinaire, je puis dire que je la connais comme on connaît un tableau de genre dont chaque détail se plaît à dialoguer avec l'ensemble, facilitant le voyage du regard, au point qu'un beau jour l'ensemble acquiert une cohésion définitive, et on peut alors s'y inclure sans rien déranger, s'y fondre, s'y oublier, en simple tache atone venue parapher ce que l'ennui ou le temps a pris soin de changer en chromo. La moindre enseigne, le plus banal dénivelé de trottoir, telle fenêtre au carreau fêlé, ce coin de rue après lequel on sait que s'étend un terrain vague, la bouche d'égout et son blason sommaire, tous les éléments sont en place et ne racontent plus rien, ils jonchent, balisent, prolongent ou complètent mais ne surprennent plus.

Sunday, January 22, 2017

Claro

Il faudrait savoir crever à demi, par savantes fractions, afin de mieux refaire un tour de manège, façon chaman, ou mieux : derviche, une main levée au ciel pour suivre, en diamant piqué dans le sillon nébuleux des affres, les folles et sages circonvolutions de nos possibles, l'autre main baissée, paume en bas vers la terre comme pour y faire pression et en percevoir les exigences. Ici, bibi, une question, genre la gifle que personne n'a vu venir : Qu'as-tu fait de ta vie ?

Sunday, January 15, 2017

Claro

Il m'arrive de penser qu'écrire est un moyen d'éviter tout mouvement brusque, à moins qu'il ne s'agisse carrément du contraire : écrire comme si on ne savait faire que des mouvements brusques, han !, mais sans que la chose se voie, chcht !, sans que la violence à l'œuvre se fasse, d'emblée, ressentir. De la bonne vieille épilepsie, mais au ralenti, dans l'illusion de la souplesse, pour ainsi dire à couvert. Immobile en feu, ai-je écrit ailleurs, faute de mieux. Je n'écris pourtant pas pour me ressourcer. Je n'écris pas pour me connaître. J'ai toujours, je crois, écrit pour me déprendre. Me déprendre de quoi ? L'écriture, telle que je la conçois, me permet justement de ne pas m'attarder sur la nature indélicate de ce dont je me déprends, et qui est sans doute moi-moins-l'écriture. Stop ! Un instant ! Telle que je la conçois ?! Allons, nous n'en sommes plus là. C'est souvent l'écriture qui me conçoit, me déçoit et m'assoit, me pense et me dirige, me bouscule et m'égare, m'entrave et m'élance. Je lui fais aussi confiance qu'à cet « ennemi déclaré », qu'appelait Genet de tous ses vœux.

Wednesday, December 25, 2013

Claro

C'était une amitié facile, aux traits parfois tirés, certes, à la démarche un peu bancale, comme si aller de pair n'allait pas toujours de soi, y tendait seulement, à force d'ajustements, et jamais ils ne se touchaient, jamais ils ne déduisaient d'un contact autre chose que la valeur retenue du hasard, mais le plaisir qu'ils prenaient et reprenaient à se parler, à laisser leurs voix faire ce que leurs corps s'abstenaient d'essayer, ce plaisir était aussi réel que la brûlure du café sur le bout de la langue ou l'anse de la tasse que leur index explorait, rêveusement.