Monday, September 7, 2020

Chroniques de l'invisible - 246

Ce n’est pas que j’aurais à deviner. Je pensais justement : retour à la terre. L’impression générale est presque dénudée. Cela n’empêche pas que ce qui a été mis à l’œuvre continue. Ce n’est pas une voix qui vient d’outre-tombe. Il y a un dialogue tout de même. Ce sont des mots. D’abord, ces scènes m’aidant à déclencher. Ce dont j’ai sans doute rêvé un jour et qui a eu lieu ou qui a lieu. Une pensée devenue libre de continuer. Je ne l’empêche pas. Au début je me demandais ce que j’allais faire de tout cela. Pour le moment, c’est là, tout simplement. Je ne vais pas lutter contre les sensations. J’aurais peur que cela arrive mais c’est étrange : c’est déjà arrivé. Ce serait alors plutôt la peur que cela se reproduise. Mais au fond, je suis franc avec moi-même. Je n’ai pas peur. Pas peur, par exemple, de me lancer dans un travail non forcé pour lequel, si je n’ai aucun guide unique et identifié, j’ai des outils auxquels j’adresse une valeur. Une différence très claire que j’observe autour de moi. Mon goût pour l’autonomie. Ma propre échelle de valeur. Je ne me livre pas un matin et tout s’est transformé. J’aime bâtir l’aventure intérieure. Ce n’est pas intelligible pour qui me lira peut-être et pourtant, c’est effectif et extraordinairement puissant. Ce n’est pas rien, dans ce cas, de se retrouver. Nous sommes partout dissimulés. C’est donc comme rassembler. Comme je l’ai écrit déjà, ce choix fondateur, une décision pour s’établir. À partir de là, tout se construit. Je ne vais pas refuser le genre de même que je pourrais éviter un sujet. Il n’y a rien qui ne puisse être traité dans ces lignes, y compris moi. Y compris Dieu. Le seul qui change la direction le fait dans la stabilité et dans l’équilibre. Si je ne dis rien de la méthode — je pourrais — c’est que je préserve quelque chose. Je pourrais, car cela aiderait très certainement. C’est peut-être tout simplement trop tôt. Une sorte de connexion n’est pas encore établie. Ce bavardage, que souvent j’admire, je ne le réalise que sur deux voies, l’écrit et la pensée. Deux domaines où le temps est à la fois en jeu et prioritaire.

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Sunday, September 6, 2020

Chroniques de l'invisible - 245

Je comprends mieux l’utilité d’en faire des vagues. Parce que tenir jusqu’au bout n’a de sens que si je veux faire en sorte que rien ne paraisse. Je me dis que cela manquera toujours sauf si j’arrive à faire croire qu’un simple effleurement de doigts l’un contre l’autre ramène ce désir déchirant. Au plus près. Une très grande partie de rencontres devenues interdites à cause d’une simple obligation. Et presque tout le monde s’interdit. Y compris moi.

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Saturday, September 5, 2020

Chroniques de l'invisible - 244

Il faudra que je cède concernant quelques principes établis. Une suite de mots ou encore plus longs : une suite de jours pour une suite de mots. Aucun sens. Rien à foutre. On n’est pas là pour aider à la compréhension. Ce qui compte, c’est cette sorte de face à face devenu entre-deux. Comme répondre à une question qui n’a pas été posée. Ou y’a longtemps. Ou silencieusement. Pour y revenir il suffit d’un mot. Pour une fois je ne vais pas raconter ma vie. L’histoire des voisins on s’en fout. À chaque fois la boule au ventre. Peur que la lumière soit allumée. Ce qui signifie toute la nuit. La frapper. Pas de chance sur le palier un flic de la brigade de je ne sais quoi mobilisée pendant les attentats. Regards tendus dans l’ascenseur. C’est sûr. Sur les dents. Nuit et jour. Fallait que ça finisse vite le bruit des autres. Pas le droit d’utiliser l’arme de service même si c’est tentant. Pas de lumière ce soir-là. Corps allongé sur mon paillasson, sentant la pisse, dormant comme un ado le cul à l’air. Je l’ai juste enjambé. Ce n’était pas ne pas voir, éviter. Je ne suis flic de rien du tout. Les vies sont ainsi entremêlées. À la même heure, pas de différence entre le grand black aux dreadlocks poussiéreuses errant comme un illuminé à vive allure le cou tendu vers le ciel. Nous sommes les mêmes à cette heure-là. Les mêmes errant. Pour la même raison certainement. Lui ne s’arrête jamais dans le grand manège du vivant. Pipi caca comme tout le monde. Quelques heures pour dormir je ne sais où. Sinon, c’est son territoire. Le mien. Je ne l’ai jamais vu ailleurs que deux rues plus loin maximum. C’est là notre différence. Le voir comme regret. Ah ça oui je regrette. À chaque fois je regrette. Ce n’est pas envisageable d’avoir vécu si longtemps sans avoir rencontré untel ou untel. Cela bouleverse tout, instantanément et définitivement. L’avant devenu insipide. Chiant comme la pluie.

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Friday, September 4, 2020

Chroniques de l'invisible - 243

Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Je ne sais pas répondre à cette question. Venant du ciel peut-être. Ou la manifestation d’un phénomène extraordinaire. L’arrivée de l’ange. Ce n’est pas rien. Affolé sur mon canapé. Épuisé. La seule étrangeté, c’était le courant d’air étonnamment chaud. Ça, c’est chez moi. Dehors, c’est un vent doux. Je n’y suis pas allé de main morte. Purification à la sauge. Au bord de la danse sacrale. Puis la fin du pèlerinage. Je n'ai rien réussi à écrire sur le moment. C’était le parfaitement connu. Le premier retour, c’était un peu par hasard. Disons que je passais par là. Je me souviens l’avoir évoqué. Un calme dont je n’avais aucun souvenir, une cour identique en proportion à tout ce qu’elle a toujours été, avec quelques rénovations. La petite porte qui menait directement à l’école. Je me revois sur l’escalier de l’un des bâtiments. C’était notre salle de cours. Presque tous les élèves étaient partis sauf deux ou trois. Une classe de neige. Mais cela tombait la semaine de mon premier concert. Je ne pouvais pas rater ça. Seul sur les marches. Ce serait cela longtemps, toujours, la solitude, le décalage. Je pense aux routes déjà tracées. La mienne ne semblait pas l’être. De nouveau dans la cour, j’ai pensé le contraire. À l’intérieur de l’église, aucune grande surprise. Les vitraux, les croix dispersées dans la pierre, la lumière. C’est ici que c’est arrivé, devant cette statue, ai-je pensé. Ou de l’autre côté, devant le vitrail bleu. L’autel a été entièrement refait. J’aime les deux représentations du Christ, sans croix. Il tend ses bras vers le ciel, embrassant. Je devais reconstruire ce cheminement, pour moi. Sûr de mes convictions, je ne voulais pas m’excuser. Je ne voulais pas regretter. Ma route a été ainsi tracée. J’allais passer une longue partie de ma vie à broyer l’ange, le refuser. Puis il m’a dit il faudra enlever ça de ton cou. Je ne sais pas pourquoi ça le dérangeait. C’était un truc d’enfant. J’ai accepté. J’ai tout annulé. Je suis même entré en lutte. Après l’avoir broyé, je l’ai quasiment abandonné. Ça me plaisait cette lutte à mort. C’était lui ou moi. Je hurlais : mensonges, mensonges, mensonges ! J’ai dû m’accrocher à d’autres valeurs. Je me souviens même d’un début de roman. La scène que j’ai vécue, déjà écrite depuis de nombreuses années, était venue s’inscrire. C’était resté bloqué. Je sais pourquoi désormais. Je m’étais vu venir me confronter, comme m’excusant. Je voulais rendre responsable un trompeur. Je voulais qu’il souffre après moi. Me venger, en fait. Tout ça était de sa faute. Il allait payer. C’était comme une situation idéale pour moi. La chose parfaite. Littéraire. Mais il n’y a rien de littéraire dans tout cela, à part que cela agit sur la dynamique d’un écrit. Je n’en suis pas effondré. Lui non plus. Vieilli. Et encore. Voilà. C’est ça. Le ciel ne s’est pas tout à coup couvert de nuages. Il n’y a eu aucun éclair. Je l’ai senti arriver. Revenir. Il fallait toutes ces étapes. Un jour, je peux entrer dans une église. J’y reste le temps de m’imprégner de ce lieu que j’ai habité. C’est comme chez moi. Puis des boîtes s’ouvrent. Je rapporte ma médaille de baptême. L’ange est là.

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Thursday, September 3, 2020

Chroniques de l'invisible - 242

La dernière fois. Effort de mémoire. Pas pour la phrase. J’aurais pu refuser. De toute évidence. Et puis le lien s’est fait presque tout seul. Je n’ai pas résisté. Voyons pourquoi des personnes reviennent, comment tout cela se justifie. Il y a ces moments extraordinairement puissants, et des périodes propices, j’imagine. Il faut dire que ce n’était pas simple à gérer. Trop d’amour d’un coup disparu. Je m’en réfère à ce besoin. Ce pourrait être l’autonomie. Dans ce cas, il me faut accumuler puis admettre. Luttant contre le passé. Alors. Pulsons. Il y a cet inconnu encore, sorte de méconnaissance. C’est si délicat de comprendre où cela se place réellement. Si délicat de penser même que cela ne se « comprend » pas vraiment, comme une présence. Cela guide, conduit, influence. Je suis tout à fait disponible en apparence. Ce qui retient n’a rien à voir avec la peur. Il faut calmer, être calme, d’abord, ne jamais rien précipiter dans ce domaine. C’est arrivé si souvent ces derniers temps. Je ne dois pas m’en vouloir qu’il en soit question. Jour après jour. Une même inquiétude. Avec cela en suspens : il pourrait y avoir une impossibilité. Ou faut-il que ce soit cela que j’accepte, l’éventuelle impossibilité comme j’avais accepté la perte de tout avant de pouvoir repositionner les éléments essentiels. C’est intéressant. Des histoires. J’ai l’impression qu’il y en a des centaines. Je n’ai pas à choisir. J’ai juste élagué un peu. Faire glauque. Je ne voulais pas. Tu sais, le mec qui plonge. Je préfère les mecs qui s’en sortent, même en situation d’échec. Ils s’en sortent moralement et physiquement.

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Wednesday, September 2, 2020

Chroniques de l'invisible - 241

Voici un élément que je veux retenir. Fin de l’histoire. Pas mal comme point commun. Juste avant la fin. Ça arrive avant que tout finisse alors que j’avais naïvement cru que c’était le début d’un tout. Il y avait une question de lieu également. Un planning. Un billet retour. Une échéance connue. Consciemment. Martine, on est d’accord que tout devra être achevé comme on l’avait prévu. On pourrait même le faire plus tôt. On est prêt. Non, non. Laissons venir. Et puis, ces petites décisions. J’ai adoré cette phrase. « Il y en a toujours un qui doit rentrer. » Toute l’émotion convoquée en même temps. Et sans surprise — ça va être comme ça pendant deux ou trois jours — il faudrait exister à partir de rien. Je n’ai pas fait mieux d’ailleurs. C’est reparti. Attendre, attendre, attendre. Ce qui m’amuse, et m’aurait effrayé il y a quelques années, c’est le paradoxe, être dedans, le vivre intensément. Il y a cette activité folle dans l’esprit, cette formation, et ce qui ne fait que durer. Je m’en rends compte : ce n’est pas la même conception du temps. Cela n’empêche pas de se rencontrer de temps en temps. C’est même parfois très intense. Surtout quand viennent converger les mêmes éléments. Le même sketch. Il fallait montrer. « Tout le monde l’a su. » Nous faisions avec, comme si, puis tout s’est régulé. Jusqu’au clin d’œil de la lune. Sacrée lune. Je la savais dissipée. Je n’ai eu qu’une minute pour la voir. Mais je l’ai vue. Elle me disait ce qui va rester. Il faut que je m’attende à tout. Ce sera différent. Je serai différent. J’ai vu les jours qui restaient et je suis rassuré.

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Tuesday, September 1, 2020

Chroniques de l'invisible - 240

C’est peut-être même cela qui sera drôle, quand il n’y aura plus rien à comprendre, que tout à coup tout reprendra comme avant. C’est-à-dire. Vous comprenez. J’ai eu tellement peur. Ce que j’ai adoré, c’est qu’il y avait quelque chose de commun avec la première fois, une présence exprimant un besoin, jusqu’à des aveux plus précis. Il ne manquait rien. La peur, c’était de ne pas pouvoir supporter cette énergie constante, engouffrante. Ce sera ainsi, au fond, correspondant à ce que j’ai désiré, une merveilleuse intensité, une part d’exclusivité et ces points communs qui surgissent comme des coïncidences. Je ne dois rien espérer après. C’est ce qui fait que tout tient réellement.

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