Thursday, September 17, 2020

Chroniques de l'invisible - 256

Je ne cède pas à l’idée qu’il pourrait y avoir comme un saut dans le temps. Ce n’est pas comme remettre à demain la vaisselle sale du soir ou ajourner une réponse à un message ou retarder un rendez-vous qu’on redoute. La seule fois où c’est arrivé — et je ne le regrette pas — j’étais submergé par ce qu’on attendait de moi. Il est clair que c’est une période charnière. Jusque-là, je ne m’en suis pas si mal sorti. Je ne vais pas dire que cela n’arrivera plus jamais. Pas de promesse trop hâtive. Je connais l’effet des échéances que je me fixe. Je suis entre deux livres et j’aime ce qui en découle. Cette vie apparente dans laquelle presque rien ne transparaît me plaît. Un verre à la main. L’horloge du père laisse entendre les secondes. Léger vent. Douceur. Le présent. Je pourrais tout décrire ainsi, simplement, pour me souvenir de ce que c’est. Le paradoxe entre ce que je ressens comme fragile et ce qui me semble étonnamment fiable, l’équilibre d’un tout. Si je ne l’ai jamais formulé, un mot interdit que je laisse parfois venir à sa guise, puis que je retiens pour emporter la phrase ailleurs, la maintenir ailleurs. J’ai eu ces étranges pensées. Un couple. Rien ne semble réellement différent. Si je m’éloigne, c’est pour ne pas bâcler. Il n’est pas nécessaire d’aller plus vite. Il me faut pour le moment cette petite dose. Presque rien. Pour sentir le moment où cela bascule. Ce serait presque assez. Sans éloquence, cela s’impose tout de même. Pas de rituel. Pas d’obligation. On se retrouve, identiques ou transformés, peu importe, on se retrouve. On a le droit de voyager, de se mettre en suspens. Une liberté, en somme, sinon ce serait l’enfermement. Je vois des êtres s’effondrer pour bien moins que cela. Je ne veux pas cela pour moi. La méthode est finement observée. Rien ou presque d’un jour à l’autre, d’une conversation à l’autre. N’agir qu’en présence. Le reste du temps, pas d’inquiétude. Je n’ai rien à nourrir de ce côté-là. Je n’ose pas toujours me l’avouer car je trouve cela exigeant, au bord d’être d’une autorité sans faille, de vouloir l’être en tout cas, ce que je ne suis pas, fondamentalement, mais que j’ai appris à être. Je pensais que c’était pour me protéger. En fait, c’est pour offrir plus d’intensité, sorti de ce besoin d’en savoir plus, le moindre des détails, et ce qu’en ont pensé les autres. Tout cela a immédiatement peu d’importance. Au point que je n’ai même pas envie de relever quoi que ce soit.

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