Je mets un soleil là où il n’y en avait pas. Je crée la source. Là encore, puisqu’il y aura une longue analogie, je ne dis pas qu’il n’y avait pas rien mais que le tout que c’était devenu était disproportionné par rapport à ce peu, soit joli, sympathique, attirant, très équilibré mais je ne pouvais pas le savoir, je suis sûr qu’il y en a des milliards comme ça, ce n’est pas comparable. Des singularités certaines, le fait qu’en quelque sorte je me sortais d’affaire en aidant ce genre de projet à se faire. Et puis, je n’ai pas à en rougir, nous avions cela en commun, partagé. La même volonté, au fond, de tout arracher, s’est miraculeusement reconnue dans les méandres des mensonges. Je suis allé plus loin d’abord, puis sur un autre chemin. C’est drôle, ces fictions à inventer pour justement dire ce qui n’est pas. Greg et Sophie par exemple. Je ne sais rien d’eux depuis des siècles et pourtant j’adore m’imaginer leur vie, les voir se balader, s’engueuler, jamais rien de grave et jamais rien d’important selon moi, alors la banalité se retrouve dans tous les faits et gestes et un jour Sophie malade pendant des mois, une tombe dans la cour. C’est joli. C’est fleuri. Greg me dit : « J’avais besoin de voir un peu de vie ». Il fait une tombe avec de jolies fleurs. Celui qui pense qu’il n’y a rien dans la tombe se méprend. Le plan « s’occuper d’une malade » ne lui convenait pas. Ce n’est pas pour cela qu’il avait choisi Sophie et pourtant, il ne faisait plus que cela, s’en occuper. L’échec tout entier dans la tombe. L’inconcevable. Alors, il faut bien choisir l’endroit, pas forcément facile d’accès pour que y aller réclame un effort, à la vue de tous tout de même. Cela ne doit pas rester secret. Ce qu’il y a dans la tombe n’a pas vocation à disparaître. C’est même le contraire. En faire un culte. Maintenant, c’est là, bâton fleuri, qu’on laisse et qu’on retrouve, qu’on voit vieillir, qu’on réparera. Le travail de l’écriture a déjà commencé. Je cherche presque consciemment. Idéal, fleuri, calme, un peu loin mais pas trop, visible, plus qu’à laisser agir. Je ne voulais qu’une Sophie. Pas besoin. Ce qu’il y a dans la tombe ne concerne personne d’autre. Pas surprenant que j’aie pris le temps avant de tout prendre à bras le corps. Je crois que c’est fait. La tombe est devenue un lieu de vie. On peut transformer la tombe. On n’a plus besoin mais on garde. C’est devenu un souvenir, une vieille carte postale, une photo jaunie. Il fallait une rupture dans ce qui était une obligation. À chaque fois, quoi qu’il arrive. Pour mettre en place un autre rendez-vous régulier qui n’est pas une obligation. C’est une cure de jouvence. J’y trouve ce que l’on ne m’avait pas promis. Je m’explique. La promesse était tout autre. Je disais oui oui sagement sachant que, non, pressentant que je n’aurais que quelques années à souffrir avant de pouvoir me délecter sans avoir à négocier chaque seconde de ma vie. Peut-être que cela s’organise d’année en année. Au fur et à mesure. Je fais le tour du propriétaire. OK, c’est signé. Acte d’autorité. En faire un lieu criminel. Faites entrer l’accusé. Prison. À moi la plage et les cocotiers. Trois ans à faire semblant d’un deuil. Il fallait que tout le monde y croie. Ouverture de la tombe. J’avais entassé des trésors. La tombe peut servir à ça aussi, pour après. Le sujet qui sera traité plus tard. Ce serait un peu prétentieux de l’absorber dès le début, le début de la tombe. On imagine mal Greg préparant sa tombe en criant haut et fort tout ce qu’il met dedans. C’est comme ça. Le sujet dérange. Un peu comme les balles dans la tête. Ça énerve surtout les sommets de pyramides hiérarchiques. On ne comprend rien. S’il y a une tombe, c’est qu’il y a un cadavre dedans. Ça concerne donc quelqu’un. Suffit de mettre un nom et basta. Sauf que ce quelqu’un n’y est pas vraiment. C’est avant tout ce que cela portait, d’où la notion de sujet. Pas besoin de cadavre. Le sujet est bel et bien vivant. Il agit quand on passe devant autant qu’il agissait quand le projet a été élaboré et de tombe à bombe (intraduisible), il n’y qu’une lettre. Allons au bout : le psy cause. Démerdez-vous. Le soir quand vous vous couchez, sous la douche, partout. À deux doigts d’exploser. Si Greg et Sophie font exemple, c’est parce que nous avons sans aucun doute eu des points communs à un tournant de nos histoires. C’est là que nous nous sommes rencontrés. Entretemps, l’eau a coulé sous les ponts (techniquement et scientifiquement, c’est l’Yonne qui coule sous ceux de Paris et non la Seine). Je me dis : y’a quinze ans, ces gens avaient deux ou trois ans. Greg et Sophie, vieillis, eux, arrivent à la date limite de peut-être never child. Pathétique. J’ai réglé cette question à dix-sept ans. Tant pis. Y’en aura pas. Pas te petit Oliver qui tendra les bras, pas de papa. Popo. Pas d’apprentissage du langage. Pas de livre lu pour s’endormir. Ça n’empêche pas. L’idée suffit. L’enfant grandit. Il a neuf ans et je l’aime comme il est, éphémère. La question du réel concerne cette manière, là où je suis vraiment, car en soi j’aimerais une forme de continuité, mais force est de constater que tout est très différent depuis quelques mois. Je le ressens puissamment. Ce qui a changé, c’est que je suis là réellement. Il n’y a pas d’ici ou d’ailleurs. C’est le même lieu.
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