Wednesday, July 22, 2020

Chroniques de l'invisible - 199

Et c’est arrivé, le moment où il fallait décrire sans trahir, le moment de la pierre noire, de la nouvelle alliance. Alors c’était cela que j’avais contourné si longtemps. On croit que cela pourrait se faire dans la lenteur. Oui, un peu, cela ralentit, surtout pour heurter l’inquiétude d’abord pouvant conduire à des empressements, à de l’impatience. Une fois ce flux contrôlé, tout va très vite. Tout pourrait s’envoler. Je suis né ainsi, mesurant où je suis, n’inversant rien, ne brûlant rien, ce qui parle de protection a en partie tort. C’est le pas à ne pas faire. Non pas mentir mais inventer ce qu’il n’y a pas, faire légende, comme la peur, capturant la foi, on a si peur d’y croire, offrir de guérir ou protéger, cela ment, cela terre. Plus qu’à relater la perfection de ce qui se présente, arrivant tôt le matin. Je sais qu’il faut arriver tôt le matin. On m’avait dit d’éviter ce jour-là. Je ne me suis pas trompé. C’était le bon jour, au contraire. Le deuxième chemin s’ouvre. Ce ne sont que des sas dans le temps. 21 mai 1996. Enfin une date de départ. Où tout devient possible. Longue errance qui me ramène au pays sans que je le veuille consciemment. Je reconnais l’abominable odeur d’une tourbe des marais qui ne sèche jamais. Les grandes marées s’y frottent à peine. Puis cet ennui profond. La réserve de l’ennui. Le jeune homme jouant sur la route, seul, s’obligeant à s’interrompre à chaque voiture qui passe. Les villages morts. Nous serons bien ici, mais il n’y a rien. On s’en rend compte trop tard. De générations en générations, culture du presque rien, à part l’amour peut-être, qui est sans doute presque partout. Je me demande s’il y a un objectif. Il n’y en a pas. Il faut partir. Partir vite et partir loin d’abord. Et revenir un jour. Passé la réserve de l’ennui, le paysage est somptueux. Je signe l’acte fondateur. Je scelle. Je voulais juste être maître de mon choix. J’ai beaucoup étudié depuis. Je suis d’accord avec cette partie de l’histoire dont on ne raconte rien. Le mystère. On ne sait pas ce qu’il s’est passé. On sait juste que le dogme a repris le dessus plus tard, pour faire des casiers à touristes. D’où le fait de venir tôt. Le touriste en vacances se lève à 11h. J’aurai fini bien avant. Premier arrêt pour corriger une erreur ancienne. S’ancrer dans la terre ou contrôler ses émotions. Je n’hésite pas. Me voilà outillé. Je découvre le sublime lien que personne ne voit. Au cœur du temple, l’aboutissement, l’œuvre. Je reste des heures puis je formule mes vœux. Un voyage initiatique de six mois qui trouve une vérité. Concept qui s’établit : homme-mère. Qui s’intensifie. Presque de l’ordre de l’impensable. Fin d’un nouveau prologue. Je reprends. De beau matin, je pars, capuche sur la tête. Je veux être discret. Ceux qui me demandent où je vais de si bon matin, je réponds évasivement. J’ai tout préparé. Ne m’attendez pas avant ce soir. On ne s’étonne pas. Plutôt étrange celui-là. Il apparaît. Il disparaît. Il ne fait pas de vagues mais beaucoup le connaissent. Comme tous ces gens de Paris. Une fois là-bas, on n’imagine pas ce qu’est leur vie dans l’accélérateur. Il faut faire preuve de prouesse pour une minute au calme. Sauf que cette fois-ci, c’est différent. C’est vraiment différent. Le temps fait son œuvre. J’y suis à la première heure. Je trouve tout ce que je voulais, sauf l’explication fondamentale. Je ne suis pas seul à pouvoir l’apporter, mais il n’y en a pas trace. On ne s’extasie pas. Alors, je ne m’extasie pas. Ainsi, je dois garder cela pour moi. La tentation est forte. Ce qui ne se partagera qu’avec quelques initiés. La parole du poète qui se délie naturellement, me confirme que je suis en bonne place. Je plonge dans l’étude. C’est la même sensation. Là où l’écriture se déclenche. Je reconnais le lien. Je veux hurler pour que tout le monde sache. On me prendrait pour un fou. Alors je fais le séminariste. Étude profonde de l’œuvre jusqu’à tout savoir, globalement, et adapter ce que je trouve à ce que je sais aussi. Erreur ! Un détail a échappé à votre vigilance. Le temps brasse, fait remonter à la surface ce qui a été figé dans l’art pour l’éternité. Cela se passe de commentaire. Oh, une vieille pierre sous des ruines. Qu’ils sont beaux ces vitraux. Du bleu, du rouge, du vert. Du violet. Ça me saute aux yeux mais personne ne l’évoque. C’est que je dois vivre avec cela maintenant. J’étais resté sur le découpage administratif du vivant. Je sais pourquoi je suis dans l’enclave. Le territoire de la pensée est plus large. Je reviendrai les bras chargés de livres et l’esprit chargé d’histoires.

---

Précédent - Suivant