Marin de la Roche, qu’on trouve aussi écrit Delaroche. Ce qui est rare d’ailleurs. Ce nom est celui de l’oralité. On en parle seulement, la plupart du temps. Ici, on n’écrit que le nom des valeureux guerriers, des chefs, des familles qui ont soi-disant redressé la barre. Humanité jugée à la dérive devant celles et ceux qui ne plient pas. Ils n’arrivent pas à s’adapter. Ils dérangent. On les supprime lentement. Ils résistent. Leur méthode, c’est de se diffuser par la parole. Dans la mémoire, ils s’inscrivent. Ainsi, ils existent. « Il m’a humilié sur la place publique pendant plus de vingt minutes, devant tout le monde. » Ce qui réveille les blessures anciennes. Elle s’effondre. Marin est toujours là dans ces moments-là. Lui aussi, il redresse, à sa manière. Les vieux l’interpellent sur le marché. « J’ai quatre-vingt-deux ans. » Le reste, noyé dans l’émotion. Le même qui maltraite tout le monde. Une sorte de policier local. On fait des lois nouvelles. On ira au forceps pour les appliquer. Marin est là. Dans le café où tout se discute. Au bord du droit de cuissage. Sauf que les communautés ne sont pas rassemblées. Il y a ceux d’en haut, ceux d’en bas, ceux qui fréquentent l’église. Chacun veut faire le bien, au détriment d’autres cultures, d’autres sensibilités. Marin n’est dans aucune communauté. Il sait mentir au bon moment. Jamais au hasard. Il a dit « Notre Dame de Clignancourt » pour faire étranger de Paris. Et à Valérie l’humiliée qui veut son nom, il dit « Oliver ». Il sait qu’on ne donne pas son nom aux sorcières de Camoël. Il leur parle tout de même, longuement. Je n'ai rien contre les sorcières. Elles ont leurs propres recettes. Nous avons même quelques points communs. D’une manière générale, ce qui se réfère à un culte m’avertit toujours que je dois m’éloigner. J’aime bien l’aspect cérémoniel, pour moi. Je n’ai rien à exprimer sur le sujet. Chacun sa façon d’exprimer sa foi. On n’est ni obligé d’en faire un miroir permanent ni obligé d’en faire un mot d’ordre. Assis, couché, jour de pleine lune, eau minérale, tournez trois fois, manger pas manger, avec cette lourde voix qui somme de se prosterner. J’y résiste toujours. Quand ce n’est pas trop et que je dois me fondre, j’applique. La plupart du temps, c’est pour ne pas susciter d’attention particulière. Rester discret. Apparaître et disparaître. C’est ce qui fait légende. On ne sait pas d’où je viens, ce que je prépare. Venu de nulle part. Ça me plaît bien. Pas de parents, pas d’enfants. Souvent seul, quelques amis. J’ai mon costume de ville. Short et chapeau tannés par le soleil. T-shirt marin. Je dis que je vis sur un bateau mais personne ne l’a jamais vu. Au milieu du fleuve. Inaccessible. Les gens du coin m’ont vite appelé Marin. On n’arrivait pas à mémoriser mon vrai nom. Trop ancien. Childéric ou un truc comme ça. On préfère simplifier et se rassurer. Boulanger, Tavernier, Curé, Sorcière. Et parmi eux : Marin. Il apparaît et disparaît. Du même endroit. Derrière le rocher. C’est vrai. Il y cache son annexe. Du coup, je suis devenu Marin de la Roche. J’aime bien. « Où vas-tu, Marin, de si bon matin ? » À Vannes, à Guérande, nulle part. Je dis un peu de vrai ou je mens. Ça dépend qui demande. Et comme je n’aime pas trop discuter avec la police (comme les sorcières, je n’ai rien contre), je fais des détours dans la ville pour ne pas être vu. Ville pleine de ruelles. Ce que personne ne sait, c’est que je viens étudier. D’où Guérande. Y’en a plein les murs. Les artisans aiment parler. Je n’étudie pas l’histoire. De toute façon, on ne sait pas. « Grand trou » sur plus de deux siècles. C’est bien ce qui m’attire. Comme un gouffre. Suffisamment mystérieux encore (et je compte maintenir ce mystère), plusieurs siècles ! C’est un puits de science. Le chaudron du druide. J’étudie les correspondances. Et tout correspond. Homme de la terre et des forêts anciennes, je vis sur un fleuve sous la protection d’un rocher granitique, mais légèrement éloigné pour capter toutes les énergies du ciel. Le fleuve libère l’énergie. Il a ses caprices. Il a été dompté et coupé de l’océan par un barrage hideux. Seules les sorcières y vivent, entre fleuve et mer. Ainsi elles peuvent rapidement accéder aux deux. Je ne sais pas pour quoi faire. Cela ne me regarde pas. Ce qui compte, c’est le récit, les histoires entremêlées, car je suis de tous les siècles en même temps, fragmenté mais linéaire. Seul mon au-delà ne peut être connu de personne. Le reste est simple. L’au-delà, l’imaginaire, plus complexe.
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