Monday, November 23, 2020

Chroniques de l'invisible - 323

Heures aérées pour lesquelles je ne résiste à rien. Une couleur singulière. Un ton. Vagues apaisées, si douces. Les enfants criant dans la cour de récréation. Aucune hâte, ayant vu — et ce sera ainsi —, des fenêtres s’éclairer, les premiers gestes du matin. Quelque chose en moi veille. Cette nuit prolongée. Je ne souhaite rien brusquer. Le sujet étendu au fil des phrases. Je n’éprouve aucune impatience. Plus en confiance, sans doute. J’aime cela. En partie ne pas savoir, me laisser conduire par l’esprit de ce lieu que je vois réinvesti. J’avais rêvé d’une maison, d’un jardin, d’une chapelle. Tout est là. Gabriel s’est levé avant moi. Je me prépare seul, le trouve priant avant les laudes, différentes. L’hymne, si beau. Cette mélodie, je la connais. La voilà contextualisée. Nous ne bouleversons rien des quelques habitudes déjà instituées, nous nous retrouvons l’un en face de l’autre au petit déjeuner. Son grand sourire me rassure. Nous parlons peu, mais avec les autres moines. Des discussions au petit air de bilan. Presque un an. Ainsi je ne suis pas le seul en cette période de l’année. L’année liturgique aussi incite à cela. Chacun s’y prépare. En ce qui me concerne, ce sera nouveau. Le voyage a été si beau, si intense. Je lie tout cela à beaucoup de douceur. Nous marchons ensemble jusqu’à notre chambre. J’aimerais le précéder pour évoquer mon geste, hésite entre des excuses et des remerciements. Il a dû lire mes pensées dans mon regard. Il ne faut rien regretter de ce qui s’est passé. Je l’ai accepté. C’était une marque de confiance dont je te suis très reconnaissant. Je ne regrette pas. J’hésitais entre m’excuser et te remercier. Il n’y a pas à s’excuser. C’est lui qui s’approche, m’enlace à ma manière, pose sa joue contre mon oreille. Il murmure. Je préfère que l’on puisse se parler. Sa voix douce m’enivre. Il évoque l’émotion possible, dans la mesure de ses propres vœux, auxquels il sera fidèle, ne s’empêchant pas d’aimer. Au bord d’une extase permanente, je comprends ses mots, les cycles, les vagues, l’idée qu’à terme ce n’est plus un renoncement, un ailleurs. Je voudrais être dans son aube. Ressentir ce qu’il ressent. C’est moi qui parle à présent. Il ne faudra pas s’habituer. Peut-être même s’arrêter, car toi tu vas rester et moi, je partirai. Il éloigne brutalement sa tête pour me fixer dans les yeux. Il sourit. Tu n’es pas parti encore. En effet. Je suis resté. Il m’a embrassé et comme deux adolescents gênés, nous sommes retournés à nos occupations. Nos quotidiens effleurés, enchaînés, respectueux. Sans plus aucune pudeur de ma part. De longs quarts d’heures à s’observer. Et lorsque nous pouvions nous parler, des préceptes s’accordaient à nos conditions. Nous ne nous touchons pas. Ni l’autre, ni nous-mêmes. L’expression seule du corps, dans sa beauté. Chaque pas pour lui, chaque geste, chaque parole. Entièrement. J’écris encore la nuit. Mon confesseur. Torse nu. Il s’approche, regarde par-dessus mon épaule. La nuit propice aux confidences. Torses nus. L’écriture. Il ne comprendra peut-être rien. Je suis dans ma maison, mon jardin, ma chapelle, au rythme de l’office divin. Presque toute la semaine, le Dies irae. Maintenant que je sais invoquer l’ange. Je le sais dans le corps. L’ange est là. Mes mots normalement formulés en pensée. Les siens comme une foudre. Ils sont là aussi, tout à coup. Ce qui se dit en sa présence est d’une justesse inaltérable. On ne peut rien transformer pour s’arranger. On doit faire avec. L’évidence, en quelque sorte. Et chaque jour le chemin parsemé de signes, parfois la perfection d’une journée, l’accord avec tout ce qui a un lien direct avec ma sensibilité.

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