Friday, November 13, 2020

Chroniques de l'invisible - 313

Tout va compter à partir de maintenant, chaque minute, chaque geste. Imiter en partie puis apprendre à faire sien. Sans surprise, je suis vite intégré à la petite équipe qui prépare les offices divins. Je suis là pour cette raison, principalement. Tout mettre en ordre pour chanter, répéter, trouver une version qui plaît. Si un élément manque, il est inventé, en direct, et à l’africaine, non écrit. Si ce n’est pas écrit, c’est que cela ne s’écrit pas. La première partie, technique, avec un grand nombre d’informations. Le trouble provoque une immense fatigue, heureuse. Car c’est un travail. Les journées défilent à vive allure. J’apprécie les quelques heures consacrées aux activités individuelles. Rien ne pèse. Dans le silence de la nuit, pensées et écritures sont fécondes. Je m’adapte rapidement au déroulement des journées, commence à comprendre la puissance des cycles imbriqués. Ce qui se répète chaque fois. Ce à quoi on ne déroge pas quotidiennement, chants, prières, horaires. La discipline m’a toujours plu. Je réalise à quel point cela ouvre l’espace créatif. Creatorem cæli et terræ. J’apprends le Symbolum Apostolum comme j’ai appris le Pater Noster (Oratio Dominica), en chantant ma propre mélodie. Cycle d’une journée parfaite, s’insérant dans le cycle d’une semaine, avec le ciel apprécié comme il est, altérant les humeurs, et les oiseaux, et les arbres. Chaque parfum devenu délicieux. C’est mon ciel et ma terre que je crée, mon temple. En dehors des offices des musiques continuent. Elles enseignent. Je ne les oublierai jamais. Je lutte contre l’impatience de connaître déjà le cycle d’un mois et contre le merveilleux désir de passer au projet d’une année entière. Ce ne sera pas possible, un an. Il y aura des obligations à assurer. Alors autant le vivre intensément. Il faudra tout écrire. Des luttes. Lorsque nous avons un peu de temps, j’interroge Gabriel. Nous sommes dans une même chambre. Un espace privé. Sauf situation exceptionnelle, personne n’entre ici. L’abbé tient à respecter cela et tous les moines l’observent. Tu me verras pratiquer à ma manière. Je te verrai aussi. Sans jugement. Je suis heureux qu’il me dise cela. Depuis mon arrivée, j’invente un besoin de sortir pour le laisser à des moments si intimes. Maintenant, je reste. J’aimerais comprendre, qu’il m’aide. Qu’il m’enseigne également. Le chapelet. Que je ne tenais pas particulièrement à partager. Commençons par ça. Ce sont les mystères douloureux aujourd’hui. Je te montre. Mets-toi en face de moi. Nous nous agenouillons l’un en face de l’autre. Il commence. En latin. Je récite avec lui. Au premier mystère douloureux, Agonia in horto, il récite l’évangile de Luc. Et factus est sudor eius sicut guttae sanguinis decurrentis in terram. Il place ses bras en croix, ferme les yeux. Je l’imite. Je pense au sang qui coule dans la terre. À l’ange venu réconforter le Christ. À son angoisse face à la mort. À l’agonie. Les minutes de silence me semblent une éternité. Mes bras souffrent déjà. La voix de Gabriel entonne le Pater Noster puis égraine les Ave Maria. J’ouvre les yeux. Nos haleines murmurées se mêlent. Les Ave Maria sont récités de plus en plus vite. Nos souffles s’emballent. Au Gloria Patri, il baisse les bras et les présentent paumes vers l’avant. À l’Oratio Fatimæ, ses mains se joignent près de sa bouche. Il s’accroupit pour réciter le second mystère. Flagellatio. Évangile de Jean. Au mot flagellavit, il se redresse d’un coup sec et replace ses bras en croix. Ses yeux sont toujours fermés. Je l’imite à nouveau. Le silence ouvre un gouffre en moi. Je sens le fouet sur tout le corps. Mes jambes tremblent. Je me vois agenouillé les bras en croix. Je sens la puissance de Gabriel. Le silence me semble plus long. Vas-y, Gabriel. Vas-y, Gabriel. Mes pensées hurlent. Enfin sa voix que je rejoins frénétiquement, l’aidant à accélérer. Pendant les Ave Maria je ne pense qu’à mes muscles tendus. Il faut tenir. Le Gloria Patri me libère, me soulage. Je joins mes mains avec tendresse pour me consoler. Dimitte nobis debita nostra. Je m’accroupis, m’effondre d’épuisement. Je pense « encore trois ». Je pense « prends ton temps ». Mais Gabriel n’entend pas mes pensées. Coronatio Spinis. Et dabant ei alapas. Gabriel se redresse plus lentement. Bras en croix. Encore des coups. Et l’humiliation. Le silence me semble moins pesant. Je vois des gens autour de moi, rire. Je suis calme, résigné. Ils iront jusqu’au bout. J’entends à peine la voix de Gabriel. Je l’accompagne en pensée. Ma voix intérieure, automatique. Mes paumes offertes, mes mains jointes. Je m’accroupis lentement. Je connais si bien la suite. La voix de Gabriel est plus douce, plus lente. Baiulatio Crucis. Nous nous redressons ensemble. Nous voilà crucifiés. Cette fois, je garde les yeux ouverts. Magnifique Gabriel. Visage aux traits détendus. La respiration lente. Entier dans sa pensée. C’est moi qui entonne le Pater Noster. Il ouvre délicatement les yeux, me sourit, me rejoint. Les Ave Maria s’enchainent lentement, les regards fixés l’un dans l’autre. Gloria Patri. Oratio Fatimæ. Accroupissement. Quelques secondes de silence. La voix douce de Gabriel. À toi. Je récite le cinquième mystère. Crucifixio et Mors. Mon latin imparfait d’écolier, aux accents italiens. Je laisse un silence après Consumatum est, puis me relève lentement pendant la dernière phrase. Et inclinato capite tradidit spiritum. Je ferme les yeux. Calme absolu de la beauté. De ce qui vient de se passer. De ce qui va s’achever. Gabriel commence la série. Je le suis silencieusement. Un dernier bain de sa voix. Je veux savoir comment il va terminer. Je veux aller au bout ainsi, les bras en croix. C’est la fin. Signum Crucis. Je rouvre les yeux. Gabriel accroupi. Je baisse les bras lentement. Ce qui n’a pas besoin de commentaire. Merci.

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