J’ai prononcé mes premiers vœux un jour de nouvelle lune. Des vœux à ma portée, humbles, pour aller dans un premier temps de lune en lune. Un mois de plus, m’aurait dit Gabriel. Oui, un mois de plus. En mon propre temple. La lecture quotidienne des psaumes a provoqué cet effet, inattendu. Vota mea Domino reddam coram omni populo eius. En son temple. Devant la vierge à l’enfant. La chapelle était pleine. L’autel orné de bougies. Je me signais avec plus de facilité, plus de respect. Le genou à terre dans l’allée était devenu naturel. Je suis allé m’installer au prie-Dieu. Voici mes vœux : chaque jour la prière, chaque fois que cela est possible, l’office divin et vœu d’abstinence. Chaque jour, donc, préparer, améliorer, interpréter, traduire, chanter et penser. Chaque jour se lever. Chaque jour le silence complet des complies jusqu’aux laudes. Une habitude s’était naturellement installée, après quelques jours et nuits tourmentées. L’attention permanente de Gabriel y avait beaucoup contribué. L’image indéfectible d’un homme se levant jusqu’à un bureau pour y verser ses pensées, d’un autre s’endormant paisiblement. Baptiste avait écrit si longtemps et si assidûment qu’il n’avait pas remarqué que Gabriel avait éteint sa langue de chevet. Décidant qu’il était prêt à tenter à nouveau de dormir, il s’était tourné vers des formes d’ombres. Le calme avait achevé de l’envahir entièrement. Les premières heures de sommeil avaient été douces, puis il s’était éveillé bien avant l’aube, levé peu avant la première cloche, sans bruit, pour aller dans la salle de bain. En sortant il avait trouvé Gabriel agenouillé au sol, en pleine prière. Les corps à proximité, apprenant à respecter l’espace et le temps de chacun. Baptiste s’était habillé sans pudeur et discrètement, il était sorti de la chambre pour rejoindre la chapelle. Il s’était agenouillé de lui-même une première fois, priant les yeux fermés jusqu’aux premiers sons de l’invitatoire brisant le silence de la nuit. Après les laudes, ils marchent ensemble dans le cloitre. Ils ont du temps avant le petit déjeuner. Ni l’un ni l’autre n’est pressé. Baptiste évoque ce qu’il apprend et découvre de ce qui se répète et ce qui varie, de ce qui se met en lumière dans son esprit et de ce qui s’inscrit en lui grâce à la musique. Chants d’âmes, dit-il. L’espace qui s’ouvre et se referme. L’apparition renouvelée. Il demande confirmation. Que l’on ne s’en lasse jamais. Je découvre chaque jour, dans l’humeur du moment, la période de l’année, comment je l’entends si je ne chante pas, comment je l’interprète si c’est mon tour. Car ici le chœur de moines se partage la tâche pour ces offices régulant les journées. Les prières et les antiennes sont confiées à quelqu’un d’autre de jour en jour, y compris les parties solistes de la psalmodie. Gabriel prévient Baptiste que s’il reste longtemps, ce sera son tour. Il sera intégré au tour de chants. Les premières fois, on est très impressionnés, on n’ose rien changer. Puis on s’approprie les vitesses et les tons. On les adapte à soi. On améliore la diction du latin, la compréhension des textes et bien sûr, sa propre voix. Tous y passaient donc. Tous prenaient en charge l’écoute de soi et l’adresse à l’autre. La cloche du petit déjeuner avait sonné. Ils hâtaient le pas vers le réfectoire. Le temps de saluer tous les moines, ils étaient installés l’un en face de l’autre devant leur grand bol de café. Les repas n’étaient pas le lieu de l’emphase. On se devait de respecter une certaine tenue. Baptiste n’osait plus parler. La proximité des autres moines l’intimidait aussi. Gabriel, l’aidant, l’avait mis à l’aise. Il n’est pas interdit de parler, tu sais. Oui, je sais. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait continuer. J’espère que je ne t’ai pas dérangé cette nuit pendant que j’écrivais. L’autre est là. Nous vivons quelques heures dans le même espace. Des heures fort singulières. Forcés de partager. J’aime l’autre, d’une manière générale. Tu ne m’as pas dérangé. Je me suis endormi comme un ange. Je ne savais pas que les anges dormaient. Ils sourient tous les deux. Alors, je me suis endormi paisiblement. Il ajoute dans un murmure : accompagné d’un ange. Baptiste laisse résonner en lui ces mots brutalement intimes. Son sourire devient radieux. J’écris pour mettre en fiction le réel, pour libérer l’émotion, le plus souvent possible et si je ne dors pas. J’ai associé depuis longtemps l’insomnie à l’appel de l’écriture. Dans le silence qui s’impose ici, cela prend une tout autre dimension. Tu as trouvé ton confesseur en quelque sorte. Baptiste s’apprête à répondre qu’il n’y a pas de confession pour les non-baptisés, mais la remarque de Gabriel le déroute. Il dit simplement : mon confesseur, attendant que Gabriel s’explique. Le confesseur est là pour dire ce qui ne se dit pas, faire vivre des tourments, faire que, quoi que ce soit, cela s’exprime. On commence par les vols de bonbons et les mauvaises pensées. Le confesseur oriente, conseille. Parfois condamne. Mais au fil du temps, il se tait. Il ne condamne plus. Il peut être alors un être dans une guérite incommode, une chaise posée dans un courant d’air glacé, ou bien un symbole, un lieu. Ton cahier est peut-être ton lieu. Le silence s’installe. Baptiste voudrait savoir où Gabriel a placé son confesseur. Il se dit que ce serait risquer de le mettre mal à l’aise que de lui poser la question. Il se dit également, porté par une conviction soudaine, qu’il le saura. Un nouveau lien les unit, indéfinissable. Baptiste s’y sent soudainement attaché. En si peu de temps, être si proches l’un de l’autre. Les murmures du réfectoire ornent son émotion. Je suis très touché par l’attention que tu me portes. Il sourit. Tu m’apportes beaucoup également. Et je suis très touché par ton respect. Mes cahiers finissent parfois par devenir des romans, parfois un entre-deux. Finir un cahier m’aide à transformer le personnage. Mes précédents romans étaient des lieux de rupture et de séparation. Je m’attends tellement à une question que je lui laisse un peu de temps. Alors le prochain est celui d’une rencontre. Je ne lui cache pas mon regard amoureux. Lui répond tout simplement : apparemment.
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