Thursday, November 19, 2020

Chroniques de l'invisible - 319

Étonnant calme intérieur. L’intrigue légèrement suspendue. Cela ne s’est pas arrêté, comme d’autres fois. Une histoire qui continue, d’un autre côté. J’ai des moyens de réactiver sa présence. Ce n’est pas de tout retrouver tel que c’était. Ce n’est pas l’objectif. C’est après. C’est loin d’être facile. J’aurais pu m’effondrer. Je me suis longtemps demandé si j’allais en pleurer. C’est tout le contraire. Joie désormais permanente. Qui ne me quitte pas. Gabriel a souri lorsque je lui ai dit que j’allais prolonger mon séjour, non plus seulement pour des raisons de recherche artistique mais pour entrer plus sensiblement dans la spiritualité de cet endroit. On lit tant sur les monastères aux règles épouvantablement strictes, aux formes punitives variées, aux humiliations. L’ordre peut être établi et respecté tout en offrant une toute petite part de liberté à chacun, discrète mais immense. Je suppose que cela fait son effet lorsque l’abbé vous dit que votre chambre est un lieu où personne n’entrera sans y être invité et en cas de force majeure, évidemment. De l’instant où vous y entrez au moment où vous en sortez, personne n’en saura jamais rien. Je suis arrivé dans un piteux état. Je suppose que j’avais de sérieux doutes s’agissant de la voie que j’étais en train de prendre. On m’a conseillé de venir faire une formation ici. Les premiers jours j’étais encore plein de ferveur, attentif, studieux. Il y a eu un effondrement. La fatigue, la terreur, je ne pouvais plus bouger de mon lit, la crise s’est transformée en fièvres délirantes. C’est le piteux état. Il était déjà là, maintenu à distance par quelque formule magique qu’on ordonne à l’esprit. Je me suis réveillé un matin. Un calme voluptueux emplissait ma chambre. L’abbé se tenait tout près de mon lit. Il a posé sa main sur ma joue. D’une douceur exquise. Je suis heureux de te voir éveillé. Dominus tecum, Gabriel. J’ai dit dans un murmure : et cum spiritu tuo. Et me suis mis à pleurer. C’est dur de se dire qu’il faudra en faire plus, consacrer plus de temps. Je dois m’accorder de la clémence pour cette transition. Mais cela glisse. Glisse vraiment. Ces dix prochains jours sont là pour cela. Faire tel qu’il me semble bon de faire. Il n’y a pour le moment aucune violence. Je sais que je ne dois pas juger. C’est au bord de la question esthétique. Au sein d’une pratique déjà établie s’insère une autre vision. Je l’accueille parce que je préfère le livre, l’avoir en main, en tête, devoir composer avec. Il fallait pouvoir être ailleurs autrement. Je l’ai réussi en très grande partie. Je n’ai pas craint le froid et le lourd fardeau. J’ai juste eu peur d’être surpris. Il y avait aussi ce bruit constant. C’était une concentration d’une grande intensité.

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