Sunday, June 14, 2020

Chroniques de l'invisible - 161

L’harmonie rare, rare à ce point, comme je suis, au présent. Je comprends mieux l’élément mystérieux, comme je ressens mieux le goût des larmes. Tenter de se souvenir de ce qui s’est passé n’est pas la voie actuellement. L’inventer, plus facile. Ce qui semble délicat, c’est d’y faire intervenir des personnages. Ce n’est pas de la peur. C’est bien d’en parler. Ça fait du bien. Et c’est vrai. Il n’y a pas besoin de personnages. Ou pas les mêmes. Ou un seul. Au minimum un « je » qui se balade. Que c’est drôle. De les voir tous tourner dans le même sens. J’ai l’impression de venir assister au rituel d’un troupeau, comme les oiseaux, chevaux ; mais là, c’est d’autant plus impressionnant que la horde de « je », elle, est domestiquée, l’a été, s’est laissée, s’est même peut-être auto-domestiquée. Peur de la bête sauvage. Qu’est-ce qu’il fait sur le banc ? Y’a personne sur les bancs à cette heure-là et lui il est sur le banc. Limite il nous gêne pour passer. Et puis, qu’est-ce qu’il regarde ? Tête vers la gauche. Vers nous. Il nous voit venir. Ou bien il regarde les arbres ? Il a pas d’arbre chez lui ? C’est dingue comme tout à coup c’est vivant d’imaginer les gens et de mentir ou de travestir le propos. Je suis parti accompagné. Ce n’était pas la sortie du siècle mais c’était cool de prévoir ça ensemble. Surtout que — il ne s’y fait pas — tout le monde l’assimile à mon fils. On ne demande pas. Ça se voit. Un homme + un enfant = père et fils. C’est trop compliqué d’envisager l’exception, l’une d’elle au moins. Personnellement je n’y vois aucun inconvénient. Lui, il est presque vexé. Ou ça l’énerve simplement. Qu’on en parle par exemple. Il me dit c’est bon personne ne peut croire une chose pareille. Je réponds ce n’est pas comme ça que ça marche. D’abord on ne conçoit pas que cela puisse être différent. C’est assez rare qu’on me demande d’ailleurs. Bon, sinon, y’en a beaucoup qui n’en ont rien à faire et c’est tant mieux. Y’a la famille aussi. Sûr qu’on s’y attendait pas. J’étais même la dernière personne à qui ça pouvait arriver. L’idée me plaisait. Pourquoi pas, en fait. Faudra un peu changer d’organisation. Un peu pour tout surtout et pour quelques années. Enfin, maintenant, j’espère. Que ça tiendra. Au début je m’étais dit qu’il faudra que ce soit exactement l’histoire qui était arrivée avec des détails sordides, des « précisions ». Arriver là pour s’en rendre compte. C’est tout moi. Obliger mes lecteurs à se taper des dizaines de pages avant de voir qu’en fait, si, si, ne quittez pas, il y a bien une histoire. Ce n’est pas moi qui l’ai décidé d’ailleurs. C’est lui. Je m’en doutais qu’un jour il me rappellerait. C’est parti d’en haut, avec une concordance comme on les aime. La première : « Vous êtes formidable », quand est-ce qu’on travaille ensemble ? La deuxième : « un enfant vous réclame ». J’ai dit oui sans hésiter. Et puis, ça devait être provisoire. Une affaire de quelques mois seulement. Ça ne s’est jamais arrêté. Le premier jour n’était pas si différent des autres. Je m’étais préparé évidemment. Faire comme si c’était possible. Comme si c’était prévu. Je me suis présenté à l’accueil. Il arrive. Il était là, avec deux trois sacs. C’était tout naturel. Je l’accueillais. Voilà, c’est là que tu dormiras. Moi, je dors là. Comme d’habitude. Tout s’inscrivait dans le marbre avec beaucoup de simplicité. Une joie simple.

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