Admettre — mais ce n’est jamais simple — que je ne suis pas là pour cela. Que c’est tout autre chose. Je suis bien désolé de ce rien en commun, ce qui m’oblige toujours à une attitude ferme. Maintenant que c’est devenu source d’écriture, ce long poème qui accompagne où l’addiction se travaille à distance. Car c’est bien cette distance que je dois maintenir, les heures heureuses quand l’exception devient réelle telle qu’elle est chaque fois que je pose la question de la durée. Cela arrivera peut-être un jour lorsqu’on se penchera sur quelques raisons d’être qui se sont rencontrées. Une éventualité n’est pas pour moi une nécessité et lorsque j’entends qu’il en serait autrement, je me vois plonger dans la routine ou la banalité d’une répétition, ce qui ne m’est pas nécessaire. Je crée cet espace qui ne se raconte pas, entouré d’un simple mensonge trouvé grâce à la simplicité du ton retrouvé, détaché, de celui qui ne fera pas un effort de plus pour entretenir l’illusion. L’aspect autoritaire d’un « on verra plus tard », et puis j’imagine de drôles de paroles échangées avec soi-même pour justifier la situation d’abord incompréhensible. J’ai fait des progrès depuis quelques années. Ma manière de me punir était fort différente. Il y a eu un peu de hasard aussi, bref, les années se suivent et ne se ressemblent pas. Mon besoin n’est pas le même non plus. Il faudra que je sache mieux l’exprimer, sinon je serai encore tenté par l’autopunition, que cela n’existe plus, que cela qui nourrit mon œuvre n’existe plus, que je sois obligé de m’enfermer alors que je peux avoir face à moi le spectacle éblouissant d’un ciel, l’admirable tenue de la nature des heures, ici comme ailleurs, partout, la sensibilité spirituelle à l’épreuve d’une saine quête. Je pourrais à nouveau tenter l’aventure complète, du début à la fin et non pas seulement un flash, une idée, ouvrir l’espace de l’imaginaire alors que la période des conclusions commence, comme on sème le grain puis on récolte. Je m’étais dit que c’était là que s’achèverait quelque chose, la même histoire, la même tentation. Il faudrait une assiduité que je ne me crois jamais capable de tenir. Jusqu’à ce que cela ait lieu, heureux en cette partie de moi, quelles que soient les marques de mépris glissées dans une phrase, révélant tout de plein d’autres mensonges que je ne veux pas justifier, accompagner, aider à perdurer. L’épouvante d’une confrontation, la voiture emboutie, le regard empli d’incompréhension, si âgé, on s’affairait sur le trottoir, une journée si banale, presque offerte, et tout s’effondre. Je ne sais qui pourrait aider. Il n’y a pas de blessé. C’est ce que l’on croit toujours. Pourtant si blessé. Le poignard dans le dos. Au plus proche, alors que la confiance est établie. Les sourires. C’est juste que je ne pouvais pas tout faire en même temps. Je devais aller au plus concret. J’avais pensé que cela suffirait et ça avait suffi à tout enclencher une fois l’autonomie assumée. Le mépris fait toujours mal, quel que soit l’âge. Une manière assez facile de blesser. Je suppose que l’on ne s’en rend pas compte. C’est pour cela que je n’en garde aucune rancœur. Il y a donc un présent à étudier. Cette sorte de maladie. Aucun remède immédiat. Il faut attendre. La crise ne révèle pas assez. Elle est trop chargée. Cumul de malaises, de questions sans réponse. Un sans avenir alors que chaque minute le construit, cet avenir. Sauf que depuis, contrairement à ce que certains méprisants pensent, j’ai fondé puis résolu un grand nombre d’énigmes qui font à la fois l’histoire dans sa continuité (on ne revient pas en arrière) et l’exigence intellectuelle face aux difficultés des choix — j’allais presque dire des vœux — prononcés. Marre, sans doute, d’entendre ressasser, d’élever des fictions au rang d’espoirs vains. Dans ce cas, j’adopte l’attitude de l’intransigeance vis-à-vis de cela. Ce n’est pas sans rapport avec mes propres désirs, connus, que j’aimerais qu’on respecte au lieu de les détourner. Soi-disant plus simple. Ce n’est pas le cas. Il y a la même complexité, le fait d’endurer ce qui se présente chaque jour. Je n’ai rien à dire d’autres banalités qu’on viendrait m’imposer sous prétexte qu’en apparence je serais disponible. J’agis de la même manière, vers une autonomie globale qui m’apporte la liberté de penser. Le tout est de ne pas alimenter, de ne pas entrer dans l’illusion d’un lien privilégié. Je me sens parfois cruel de faire part de ces considérations. Le temps jouera en ma faveur ainsi que ma façon de présenter les différents thèmes. Je ne vais pas chercher à les rassembler. Le mode sans liste est pleinement assumé. J’aime compter le nombre de phrases dont j’ai besoin pour lutter contre la dépendance. Des jours sans, il en faudra plein, davantage. Je veux entendre cette voix de l’arrachement, la retrouver sous toutes ses modalités. C’est elle qui compte, elle qui ne lâche rien, qui poursuit son œuvre. Je ne suis pas surpris de vouloir l’exprimer sous cette forme. Il n’y en a peut-être pas d’autre. Dès qu’elle est trop mise en fiction, elle perd de son efficacité, ce qui n’empêche pas qu’elle soit entourée de récits aisés à comprendre. Cela peut aider à traverser l’épreuve d’un fait de la vie jugé imprévisible, l’accident qui vient tout remettre en cause. S’il n’y a pas de place pour juguler son effet, l’ampleur devient incontrôlable et c’est cela, l’effondrement, lorsque cela ne s’arrête plus, ne peut plus s’arrêter.
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