Tuesday, November 24, 2020

Chroniques de l'invisible - 324

J’ai fait un pas de plus, un pas de plus dans le réel, un pas de plus dans la fiction. Il le fallait. Dele, Domine, iniquitatem meam. Il fallait sortir l’esprit de sa malédiction. Le détail qui m’avait échappé. Il y avait une alliance. Cela m’avait conduit à croire que j’étais meilleur que ce que j’étais, un mensonge. Et ce que j’avais cru s’ouvrir, en fait, avait été fermé. La pente glissante de la malédiction. Me dépouillant, peu à peu, allant contre moi-même, en pleine destruction. Jusqu’aux premiers signes de l’ange. L’ange qui guérit, aide à partir, voyager. C’était le premier pas. Une nuit entière à pleurer. Il fallait cet effondrement. Il fallait ces années. Avant de recevoir les seconds signes. La hiérarchie céleste au service des âmes errantes. L’archange. L’un est venu à moi. L’autre, je suis allé le trouver. Corps aux gestes retenus, saccadés. L’esprit ouvert à nouveau, un souffle d’une intense fraîcheur, comme la parole de l’ange, à l’efficacité immédiate, sans détour. Les troubles, seuls, visibles, sur cette plaine désolée. Le héros se rendait compte de tout ce qu’il avait subi, dans ses propres ruines. Je ne pourrai jamais tout racheter. Je ne pourrai jamais tout reconstruire. Tous ceux en qui j’avais versé tout mon amour m’ont trahi. Ils ont tout détruit avec mes propres mains. Mains sales, écorchées, le visage fouillant la terre. Alors ce sera seul, la pénitence, la repentance. Mais l’ange dit. Sauf un. Tu as versé tout ton amour et il t’a sauvé. L’ange dit. Ce n’est pas toi qui juges. La pénitence se fera tout au long du chemin. Il ne suffit pas de rayer un mot pour qu’il n’existe plus, parce qu’il est plus qu’un mot. Vivre à présent. Les paradoxes de la beauté. Lorsque la foi ne disparaît pas des combats. C’était l’énigme à découvrir. Ce qui ne rentrait pas dans les cases. La rigueur, l’exigence, pour toujours faire apparaître le criminel sans se fourvoyer. L’ange dit encore. Tu arrives au meilleur moment. Pour faire le tour, s’habituer. Être prêt pour tout recommencer.

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Monday, November 23, 2020

Chroniques de l'invisible - 323

Heures aérées pour lesquelles je ne résiste à rien. Une couleur singulière. Un ton. Vagues apaisées, si douces. Les enfants criant dans la cour de récréation. Aucune hâte, ayant vu — et ce sera ainsi —, des fenêtres s’éclairer, les premiers gestes du matin. Quelque chose en moi veille. Cette nuit prolongée. Je ne souhaite rien brusquer. Le sujet étendu au fil des phrases. Je n’éprouve aucune impatience. Plus en confiance, sans doute. J’aime cela. En partie ne pas savoir, me laisser conduire par l’esprit de ce lieu que je vois réinvesti. J’avais rêvé d’une maison, d’un jardin, d’une chapelle. Tout est là. Gabriel s’est levé avant moi. Je me prépare seul, le trouve priant avant les laudes, différentes. L’hymne, si beau. Cette mélodie, je la connais. La voilà contextualisée. Nous ne bouleversons rien des quelques habitudes déjà instituées, nous nous retrouvons l’un en face de l’autre au petit déjeuner. Son grand sourire me rassure. Nous parlons peu, mais avec les autres moines. Des discussions au petit air de bilan. Presque un an. Ainsi je ne suis pas le seul en cette période de l’année. L’année liturgique aussi incite à cela. Chacun s’y prépare. En ce qui me concerne, ce sera nouveau. Le voyage a été si beau, si intense. Je lie tout cela à beaucoup de douceur. Nous marchons ensemble jusqu’à notre chambre. J’aimerais le précéder pour évoquer mon geste, hésite entre des excuses et des remerciements. Il a dû lire mes pensées dans mon regard. Il ne faut rien regretter de ce qui s’est passé. Je l’ai accepté. C’était une marque de confiance dont je te suis très reconnaissant. Je ne regrette pas. J’hésitais entre m’excuser et te remercier. Il n’y a pas à s’excuser. C’est lui qui s’approche, m’enlace à ma manière, pose sa joue contre mon oreille. Il murmure. Je préfère que l’on puisse se parler. Sa voix douce m’enivre. Il évoque l’émotion possible, dans la mesure de ses propres vœux, auxquels il sera fidèle, ne s’empêchant pas d’aimer. Au bord d’une extase permanente, je comprends ses mots, les cycles, les vagues, l’idée qu’à terme ce n’est plus un renoncement, un ailleurs. Je voudrais être dans son aube. Ressentir ce qu’il ressent. C’est moi qui parle à présent. Il ne faudra pas s’habituer. Peut-être même s’arrêter, car toi tu vas rester et moi, je partirai. Il éloigne brutalement sa tête pour me fixer dans les yeux. Il sourit. Tu n’es pas parti encore. En effet. Je suis resté. Il m’a embrassé et comme deux adolescents gênés, nous sommes retournés à nos occupations. Nos quotidiens effleurés, enchaînés, respectueux. Sans plus aucune pudeur de ma part. De longs quarts d’heures à s’observer. Et lorsque nous pouvions nous parler, des préceptes s’accordaient à nos conditions. Nous ne nous touchons pas. Ni l’autre, ni nous-mêmes. L’expression seule du corps, dans sa beauté. Chaque pas pour lui, chaque geste, chaque parole. Entièrement. J’écris encore la nuit. Mon confesseur. Torse nu. Il s’approche, regarde par-dessus mon épaule. La nuit propice aux confidences. Torses nus. L’écriture. Il ne comprendra peut-être rien. Je suis dans ma maison, mon jardin, ma chapelle, au rythme de l’office divin. Presque toute la semaine, le Dies irae. Maintenant que je sais invoquer l’ange. Je le sais dans le corps. L’ange est là. Mes mots normalement formulés en pensée. Les siens comme une foudre. Ils sont là aussi, tout à coup. Ce qui se dit en sa présence est d’une justesse inaltérable. On ne peut rien transformer pour s’arranger. On doit faire avec. L’évidence, en quelque sorte. Et chaque jour le chemin parsemé de signes, parfois la perfection d’une journée, l’accord avec tout ce qui a un lien direct avec ma sensibilité.

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Sunday, November 22, 2020

Chroniques de l'invisible - 322

Ah oui. Désormais. Cela se passe au moins une fois. Ce sera plusieurs fois, mais déjà une fois. Dans l’ordre. Sans avoir à courir après le temps. J’ai envie de dire : un vrai dimanche consacré. Ou comme un dimanche consacré. Puisqu’un détail, puis un autre encore, est venu orner la compréhension. Je sais ce qui manquera parfois. J’espère pouvoir tout compléter. On verra. En attendant, j’ai passé un premier autotest. Ce n’était pas gagné d’avance. Une fois pleinement tel que ce sera encore quelques jours, ou quelques fois, ou chaque fois que ce sera possible. Sans aller au-delà de mes vœux. Je les respecte tout simplement. Cela se présente encore bien pour les prochains jours. Je me suis dit que ce serait l’occasion de laisser filer l’écriture pour interroger ce qui se pose en tant que question. Je ne fais pas sans. Je fais avec. J’ai réussi à passer cette épreuve. Un retour à vélo. Les rues vides. Aucun danger. Un sentiment de liberté absolu. Prêt à relever l’exigence que l’exercice me réclame. Je ne suis pas surpris que le sujet ait été abordé. Sujet que je maîtrise amplement. J’ai pensé : le voilà. Mais ce n’était pas lui. Ce n’était pas cela. Non que ce ne soit pas possible. La tentation. L’humiliation. En quelques jours, la question était réglée. Donc, c’est que nous avons une grande capacité pour déporter les sujets. Quelle drôle d’idée de s’imaginer que l’Esprit pourrait être collé aux vicissitudes. C’est pauvre de penser de cette manière. Je vais devoir y réfléchir encore. C’est à cela que servira la période qui commence, car tout commence, recommence à chaque fois. Tomber dans ce piège, c’est révéler sa propre fragilité.

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Saturday, November 21, 2020

Chroniques de l'invisible - 321

Ce que je ne manquerai pour rien au monde, surtout en ce moment. À la clé, pourrais-je dire. Bien sûr que c’est une forme de fatigue. Et lorsque tout semble aller tranquillement, en confiance, le pied dans la porte, la petite variation, ce qu’il y a de commun et qu’il ne faudrait pas manquer. Sinon... Sinon... Aucune foudre ne s’abattra sur moi. Cela pourrait être sans importance. Au contraire. Cela en prend chaque fois plus. Ce n’est pas seulement la question d’une réserve qui aurait à exploser. Je ne suis pas ce genre de récipient. Il n’y a qu’à voir le lien entre l’effet attendu et ce qui se produit. Rien à voir. Alors les nuits fiévreuses, les marches inquiètes. C’était censé pouvoir arriver à tout moment. Devant tous. Une partie de cette forme de désir dissipée. Je ne sais pas encore si tout cela reviendra, ni où c’est allé. Cela circule, peut-être, tout simplement. Je pourrais en être déçu, mais puisque cela ne concerne que moi, ou plutôt ne concerne personne d’autre. Je n’ai pas à comparer. Et puis, ce que l’on en sait, après tout. On suppose. Le jamais vu. Je prends quelques exemples autour de moi. Essayons. Je règle déjà une temporalité. L’effet est bienveillant. Ce qui se laisse dans la trace du temps, semaines devenues des saisons entières. Ce serait amusant que tout cela coïncide. Je m’étais dit : au réveil. Cela n’a pas eu lieu, car il ne s’agit pas de ce quotidien-là. Pas seulement.

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Friday, November 20, 2020

Chroniques de l'invisible - 320

Ce monde si accueillant. Qui a beau être empli de mystères. Dévoile des strates de compréhension avec délicatesse, au fil du temps. On ne réclame pas d’expliquer les troubles de la pensée. Cela se réalise en toute simplicité. Les occasions de varier se présenteront d’elles-mêmes. Je vois que je m’y prépare, livres en main, manipulés, admirablement présents. Les jours communs ne permettraient pas cela. Régime d’exception à l’œuvre. On me demandera à quoi j’ai bien pu passer tout ce temps. Je répondrai : je travaillais. Une manière heureuse. Des épisodes à stabiliser. Nous y sommes. Un nouveau quotidien. Tant qu’il durera. Je répète une forme. J’aurais une mémoire saine de tout cela. Gabriel chaque jour. Toutes les nuits. Merveilleux silence. Nous nous sommes tous les deux changés. Il a quitté son aube. Je m’approche de lui. Je l’enlace. Nous ne nous étions peut-être jamais touchés. Ma tête posée au creux de son cou. Une chaleur unique. Une respiration unique. Je relève la tête. Desserre mon étreinte. Nous nous frôlons à présent. Je lui prends la main, le conduis à son lit. Il s’allonge. Je glisse ma main le long de son torse, jusqu’à sa joue. Il incline la tête. Je dépose un baiser sur son front. Je me relève délicatement, rejoins mon lit. Nous éteignons nos lampes de chevet. Nous nous endormons.

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Thursday, November 19, 2020

Chroniques de l'invisible - 319

Étonnant calme intérieur. L’intrigue légèrement suspendue. Cela ne s’est pas arrêté, comme d’autres fois. Une histoire qui continue, d’un autre côté. J’ai des moyens de réactiver sa présence. Ce n’est pas de tout retrouver tel que c’était. Ce n’est pas l’objectif. C’est après. C’est loin d’être facile. J’aurais pu m’effondrer. Je me suis longtemps demandé si j’allais en pleurer. C’est tout le contraire. Joie désormais permanente. Qui ne me quitte pas. Gabriel a souri lorsque je lui ai dit que j’allais prolonger mon séjour, non plus seulement pour des raisons de recherche artistique mais pour entrer plus sensiblement dans la spiritualité de cet endroit. On lit tant sur les monastères aux règles épouvantablement strictes, aux formes punitives variées, aux humiliations. L’ordre peut être établi et respecté tout en offrant une toute petite part de liberté à chacun, discrète mais immense. Je suppose que cela fait son effet lorsque l’abbé vous dit que votre chambre est un lieu où personne n’entrera sans y être invité et en cas de force majeure, évidemment. De l’instant où vous y entrez au moment où vous en sortez, personne n’en saura jamais rien. Je suis arrivé dans un piteux état. Je suppose que j’avais de sérieux doutes s’agissant de la voie que j’étais en train de prendre. On m’a conseillé de venir faire une formation ici. Les premiers jours j’étais encore plein de ferveur, attentif, studieux. Il y a eu un effondrement. La fatigue, la terreur, je ne pouvais plus bouger de mon lit, la crise s’est transformée en fièvres délirantes. C’est le piteux état. Il était déjà là, maintenu à distance par quelque formule magique qu’on ordonne à l’esprit. Je me suis réveillé un matin. Un calme voluptueux emplissait ma chambre. L’abbé se tenait tout près de mon lit. Il a posé sa main sur ma joue. D’une douceur exquise. Je suis heureux de te voir éveillé. Dominus tecum, Gabriel. J’ai dit dans un murmure : et cum spiritu tuo. Et me suis mis à pleurer. C’est dur de se dire qu’il faudra en faire plus, consacrer plus de temps. Je dois m’accorder de la clémence pour cette transition. Mais cela glisse. Glisse vraiment. Ces dix prochains jours sont là pour cela. Faire tel qu’il me semble bon de faire. Il n’y a pour le moment aucune violence. Je sais que je ne dois pas juger. C’est au bord de la question esthétique. Au sein d’une pratique déjà établie s’insère une autre vision. Je l’accueille parce que je préfère le livre, l’avoir en main, en tête, devoir composer avec. Il fallait pouvoir être ailleurs autrement. Je l’ai réussi en très grande partie. Je n’ai pas craint le froid et le lourd fardeau. J’ai juste eu peur d’être surpris. Il y avait aussi ce bruit constant. C’était une concentration d’une grande intensité.

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Wednesday, November 18, 2020

Tuesday, November 17, 2020

Chroniques de l'invisible - 317

Gabriel aussi écrit de temps en temps. Sur un petit carnet rouge. Je vois au fil des jours ces petites marques du quotidien apparaître. Il était sans doute discret, attendant que ma présence ne perturbe pas ces intimidités, lui qui était si impudique dès le premier soir. C’est sans rapport. Le corps, que je croyais devoir être maintenu hors de tout autre regard, surtout pour un moine. Je comprends mieux. L’espace privé de la chambre, où rien n’interdit que le corps existe, s’exprime, se voit. Il n’y avait rien de démonstratif. On se change. C’est ainsi. On se douche. Uriner, déféquer. On raconte souvent dans les romans comment les héros trouvent leurs épées magiques. Rarement le reste. Héros sans corps, sans expression du corps. Gabriel n’avait rien à cacher de ce point de vue. Alors que moi, si. Par contre, s’agissant de me lever pour aller écrire, je trouvais cela automatiquement admissible. Lui, non. Il a fallu du temps. Pour se montrer, écrivant. La première fois, j’ai évidemment pensé au confesseur. Il m’avait peut-être révélé une part de lui. Il n’y avait pas que son écriture. Ses prières, tellement plus nombreuses que les miennes. Je suis resté à une prière quotidienne. Un chapelet. Depuis l’épisode du chapelet douloureux, à l’abri des regards indiscrets. J’aime les chapelles pour cela. J’aime être seul, surtout. Gabriel peut prier devant moi. Cela ne le dérange plus. Et je ne le dérange pas. Je le trouve parfois nu, agenouillé. Magnifique Gabriel. Comme j’aimerais être à tes côtés, nu. Nous sommes suffisamment intimes pour que je lui en parle. Je lui dis. Quand tu es nu en prière, j’ai parfois envie de te rejoindre. Alors, viens. Et c’est une nouvelle première fois. Se déshabiller, s’agenouiller. Être l’un si proche de l’autre. La première fois. Il murmure en latin. Je comprends qu’il m’accueille. Me nomme frère Baptiste. Les vœux que j’ai formulés sont assez contraignants. Le moindre vêtement sur la peau fait trembler le corps. Puis, ce sont les vagues, les coups de vent, ce vent des tempêtes, violent, implacable. Pour beaucoup de points qui forcent à l’isolement, je cherche. Puisqu’il n'est pas question de me dérober à cela, de faire comme si cela n’existait pas, entre deux portes. Je laisse ainsi le corps manifester, sans rien forcer, sans rien toucher, une extase qui s’immisce au parfum de la nuit.

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Monday, November 16, 2020

Chroniques de l'invisible - 316

Ici, on célèbre encore les vigiles de la nuit. À tour de rôle. Une manière de respecter une tradition en l’adaptant quelque peu. Gabriel n’y est jamais allé depuis que je suis là. S’il est concerné, je le suivrai. Je pose parfois des questions concernant l’organisation du monastère. Et comme beaucoup de sujets, je ne presse pas. J’adopte ce « je le saurai bien ». Si j’en ai besoin. Tout s’est assoupli depuis Vatican II. Je n’ai pas connu avant, évidemment. Ce que je sais, et que je fais, c’est que je m’intègre à une communauté qui observe une certaine pratique. Tu verras que tu adapteras tout cela pour que cela soit possible, en partie, pour ce que tu juges important pour toi. C’est cela qui compte, après tout. Il sait déjà que j’en conserverai des éléments. Je ne sais pourtant pas quoi encore. C’est impossible de tout faire. De s’y consacrer entièrement. Il sourit. C’est un peu comme quand tu n’as pas l’antienne sous les yeux ou le ton du psaume. Tu improvises. Pourvu que ce soit beau. Gabriel a du singulier en lui. Comme tous. Mais ce singulier doit se remarquer. Je m’imagine entrant dans l’ordre, n’assistant pas aux messes. Depuis quelques instants, j’envisage cela tout à fait possible.

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Sunday, November 15, 2020

Chroniques de l'invisible - 315

J’ai prononcé mes premiers vœux un jour de nouvelle lune. Des vœux à ma portée, humbles, pour aller dans un premier temps de lune en lune. Un mois de plus, m’aurait dit Gabriel. Oui, un mois de plus. En mon propre temple. La lecture quotidienne des psaumes a provoqué cet effet, inattendu. Vota mea Domino reddam coram omni populo eius. En son temple. Devant la vierge à l’enfant. La chapelle était pleine. L’autel orné de bougies. Je me signais avec plus de facilité, plus de respect. Le genou à terre dans l’allée était devenu naturel. Je suis allé m’installer au prie-Dieu. Voici mes vœux : chaque jour la prière, chaque fois que cela est possible, l’office divin et vœu d’abstinence. Chaque jour, donc, préparer, améliorer, interpréter, traduire, chanter et penser. Chaque jour se lever. Chaque jour le silence complet des complies jusqu’aux laudes. Une habitude s’était naturellement installée, après quelques jours et nuits tourmentées. L’attention permanente de Gabriel y avait beaucoup contribué. L’image indéfectible d’un homme se levant jusqu’à un bureau pour y verser ses pensées, d’un autre s’endormant paisiblement. Baptiste avait écrit si longtemps et si assidûment qu’il n’avait pas remarqué que Gabriel avait éteint sa langue de chevet. Décidant qu’il était prêt à tenter à nouveau de dormir, il s’était tourné vers des formes d’ombres. Le calme avait achevé de l’envahir entièrement. Les premières heures de sommeil avaient été douces, puis il s’était éveillé bien avant l’aube, levé peu avant la première cloche, sans bruit, pour aller dans la salle de bain. En sortant il avait trouvé Gabriel agenouillé au sol, en pleine prière. Les corps à proximité, apprenant à respecter l’espace et le temps de chacun. Baptiste s’était habillé sans pudeur et discrètement, il était sorti de la chambre pour rejoindre la chapelle. Il s’était agenouillé de lui-même une première fois, priant les yeux fermés jusqu’aux premiers sons de l’invitatoire brisant le silence de la nuit. Après les laudes, ils marchent ensemble dans le cloitre. Ils ont du temps avant le petit déjeuner. Ni l’un ni l’autre n’est pressé. Baptiste évoque ce qu’il apprend et découvre de ce qui se répète et ce qui varie, de ce qui se met en lumière dans son esprit et de ce qui s’inscrit en lui grâce à la musique. Chants d’âmes, dit-il. L’espace qui s’ouvre et se referme. L’apparition renouvelée. Il demande confirmation. Que l’on ne s’en lasse jamais. Je découvre chaque jour, dans l’humeur du moment, la période de l’année, comment je l’entends si je ne chante pas, comment je l’interprète si c’est mon tour. Car ici le chœur de moines se partage la tâche pour ces offices régulant les journées. Les prières et les antiennes sont confiées à quelqu’un d’autre de jour en jour, y compris les parties solistes de la psalmodie. Gabriel prévient Baptiste que s’il reste longtemps, ce sera son tour. Il sera intégré au tour de chants. Les premières fois, on est très impressionnés, on n’ose rien changer. Puis on s’approprie les vitesses et les tons. On les adapte à soi. On améliore la diction du latin, la compréhension des textes et bien sûr, sa propre voix. Tous y passaient donc. Tous prenaient en charge l’écoute de soi et l’adresse à l’autre. La cloche du petit déjeuner avait sonné. Ils hâtaient le pas vers le réfectoire. Le temps de saluer tous les moines, ils étaient installés l’un en face de l’autre devant leur grand bol de café. Les repas n’étaient pas le lieu de l’emphase. On se devait de respecter une certaine tenue. Baptiste n’osait plus parler. La proximité des autres moines l’intimidait aussi. Gabriel, l’aidant, l’avait mis à l’aise. Il n’est pas interdit de parler, tu sais. Oui, je sais. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait continuer. J’espère que je ne t’ai pas dérangé cette nuit pendant que j’écrivais. L’autre est là. Nous vivons quelques heures dans le même espace. Des heures fort singulières. Forcés de partager. J’aime l’autre, d’une manière générale. Tu ne m’as pas dérangé. Je me suis endormi comme un ange. Je ne savais pas que les anges dormaient. Ils sourient tous les deux. Alors, je me suis endormi paisiblement. Il ajoute dans un murmure : accompagné d’un ange. Baptiste laisse résonner en lui ces mots brutalement intimes. Son sourire devient radieux. J’écris pour mettre en fiction le réel, pour libérer l’émotion, le plus souvent possible et si je ne dors pas. J’ai associé depuis longtemps l’insomnie à l’appel de l’écriture. Dans le silence qui s’impose ici, cela prend une tout autre dimension. Tu as trouvé ton confesseur en quelque sorte. Baptiste s’apprête à répondre qu’il n’y a pas de confession pour les non-baptisés, mais la remarque de Gabriel le déroute. Il dit simplement : mon confesseur, attendant que Gabriel s’explique. Le confesseur est là pour dire ce qui ne se dit pas, faire vivre des tourments, faire que, quoi que ce soit, cela s’exprime. On commence par les vols de bonbons et les mauvaises pensées. Le confesseur oriente, conseille. Parfois condamne. Mais au fil du temps, il se tait. Il ne condamne plus. Il peut être alors un être dans une guérite incommode, une chaise posée dans un courant d’air glacé, ou bien un symbole, un lieu. Ton cahier est peut-être ton lieu. Le silence s’installe. Baptiste voudrait savoir où Gabriel a placé son confesseur. Il se dit que ce serait risquer de le mettre mal à l’aise que de lui poser la question. Il se dit également, porté par une conviction soudaine, qu’il le saura. Un nouveau lien les unit, indéfinissable. Baptiste s’y sent soudainement attaché. En si peu de temps, être si proches l’un de l’autre. Les murmures du réfectoire ornent son émotion. Je suis très touché par l’attention que tu me portes. Il sourit. Tu m’apportes beaucoup également. Et je suis très touché par ton respect. Mes cahiers finissent parfois par devenir des romans, parfois un entre-deux. Finir un cahier m’aide à transformer le personnage. Mes précédents romans étaient des lieux de rupture et de séparation. Je m’attends tellement à une question que je lui laisse un peu de temps. Alors le prochain est celui d’une rencontre. Je ne lui cache pas mon regard amoureux. Lui répond tout simplement : apparemment.

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