Friday, December 4, 2020

Chronique de l'invisible - 334

Le vrai et le faux. Il faut dire que la réalité n’est pas toujours très sexy. Autant mentir. Se retrouver dans un fauteuil, en vis-à-vis. Racontez-moi. Et pourquoi et comment et avant et après. Il fallait des personnes, des faits. Au début, cela commençait plutôt bien. Il aurait peut-être fallu éviter l’aspect je note je note, sur une feuille, qui finira dans un dossier. On adore les dossiers. Administration du vivant. Des preuves. Sauf que j’ai bien vu où cela n’accrochait pas dans la conversation. Ce n’est pas faute d’avoir été clair. Sainte Hélène, ora pro nobis. Mon garant pour de nombreuses années encore. Glisse, glisse, vers la fiction. Car elle est là, la fiction, dans le réel de la vie. Et cela n’est pas une question de vrai ou de faux. Tout est vrai. L’abbé, lui, avait assimilé cela d’une manière absolue. Pas d’interrogatoire. Pas de vis-à-vis dans un fauteuil. L’expérience seule. Les mots qui viennent de l’ange, le véritable, la vérité. Et maintenant. Pas d’autre manière de le dire. Tout cela continue. Avec les erreurs, les troubles, les tourments. Il faudra aller vite. Il y aura deux trois traits de caractère jugés étranges, originaux, singuliers. Il ne le sait pas quand je quitte son lieu de vie. Il n’a aucun moyen moderne de me joindre. Il faudrait, à l’ancienne, chercher dans l’annuaire, écrire. C’est moi qui l’oblige. Je crois que j’ai frappé à la bonne porte. Au sommet de l’état. Cela ne servirait à rien de passer par les caniveaux. C’est ainsi qu’on obtient. Feuillette ton agenda en faisant mine qu’il est très rempli. Je sais qu’il n’y a rien. Cela se voit aux livres qui tapissent les murs. Et moi tout à coup (j’adore cette étape toujours), je ne serai plus disponible. C’est ce qui me plaît avec les métaphores. Radicales. Rapides. Trois jours par semaine. Ceci ou cela. On inventera. Et une ou deux chouettes rencontres. Un endroit bien choisi. Je passe devant tous les jours. Je sais ce qui s’y passe. Les gens attendent. De nombreuses heures. Un bénévole leur fera beaucoup de bien, surtout en cette période. Je commence jeudi prochain. J’ai déjà reçu plein de documents que je potasse jour et nuit pour être prêt. Et j’ai contacté les camarades du parti pour faire avancer les dossiers plus vite. Ils sont bien implantés à la mairie. On ne favorise personne. C’est juste que parfois on a une fâcheuse tendance à laisser en suspens, en attente, les fameuses commissions, puis les cas s’accumulent, on sélectionne un peu au ressenti. Nous, on demande des critères simples, on suit les cas du début à la fin. C’est une forme d’efficacité non seulement à laquelle j’adhère mais à laquelle je participe sans compter dès que je le peux. Pas de discrimination relative aux conditions initiales. Seul le besoin préside. Et tout le monde y a droit. S’il n’y a pas assez d’argent, on va le chercher là où il y en a. La force, c’est l’autonomie sur le terrain, l’autonomie des sections, le respect du choix et des décisions. Tout est voté. Je n’ai rien révolutionné à mon arrivée. Il y avait surtout besoin d’aide. J’avais du temps. Faire ça ou autre chose. D’abord quelques jours par semaine. Puis seulement une fois. Le jour est consacré. Tous les jeudis.

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Thursday, December 3, 2020

Chronique de l'invisible - 333

Puis, j’ai trente minutes selon la durée du premier office. Je me renseigne au sujet du saint ou du martyre commémoré du jour. Époustouflante convergence. Des noms, des fonctions. Celui qui tient aujourd’hui le lieu où je me suis effondré, qui fut lié à un combat mortifère. Celui qui porte fonction et nom du père. Celui sous le règne de qui je suis né. Vie terrestre. Vie matérielle. Est mort. Le temps d’une longue douche. Je m’octroie un espace assoupli. Repense à quelques premiers textes. Au nom du père. J’avais imaginé une confrontation, inachevée. Je dois relire cela. Le réintégrer. Car l’omniprésence ne peut pas être ignorée. En plein aussi dans Joyce repris et retrouvé. « Never see him again. Death, that is ». Derniers mots donc, l’inachevé. Une question. Il m’attendait. Je mesure le chemin parcouru, la transformation d’une certaine forme d’élégance. Pour moi, rien que pour moi, l’amélioration du style aussi. J’avais besoin que la scène soit concrète alors que cela concernait la dimension de l’esprit. Aussi je ne m’étonne pas de m’être trompé à cet endroit. Je viens y faire, au contraire, tout autre chose.

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Wednesday, December 2, 2020

Chronique de l'invisible - 332

Et maintenant, alors que je pensais une autre forme d’ampleur, c’est un accès à la profondeur. Autonomie du livre, des livres, de l’écriture et de sa restitution, en temps et en heures. Les « petites heures » ne sont pas nos quarts d’heure. Cloche peu avant de se retrouver. Toutes les trois heures. Je ne sais plus. Dans l’intervalle laissé à soi, j’écris, je travaille, je me promène, je me repose, je m’occupe du quotidien, je prie. La douceur est celle du chant. Les mots ensuite ne se fixent pas à la manière d’une leçon. Les rencontrer eux aussi, des personnages à part entière. C’est tellement différent lorsque tout n’est plus qu’à composer, si heureux que cette première semaine m’aide à mieux m’y retrouver. Je n’ai plus l’impression de m’adapter à la technologie. Celle-ci n’est déjà qu’une translation, sans âme, sans sensibilité. Les livres du temps sont eux emplis d’esprit. Ce sera simple. Le plus grand pas a été fait. Ma pénitence, je la vis actuellement. Sur le bord d’un fleuve, les mots ne viennent pas. Ils ne venaient déjà plus. Ce n’est pas fait pour être partagé. Pas comme cela. Deuil depuis longtemps concrétisé. J’ai tant pleuré. Nous pourrions être des ombres les uns pour les autres.

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Tuesday, December 1, 2020

Chronique de l'invisible - 331

Je n’imagine pas. C’est plus simple. Juste le réel. Les signes d’une présence. L’évidence, maintenant. Mettre fin au tourment. Le réel. J’ai deux jours pour me préparer. Il m’avait dit : tu verras, un jour il te le proposera. Si tu te sens prêt, Baptiste, je te laisse officier. Personne ne faisait comme lui. Chacun était différent. Une seule règle : l’ordre. Un seul respect : le silence. Observer le silence. Cet abbé avait décidé de dire les psaumes en français avant de les psalmodier en latin. Chaque fois, on apprenait, à traduire, à interpréter. Proche du micro, il se mettait parfois à chuchoter. Effet théâtral. C’est ainsi que l’on faisait avec lui. Ce n’était pas grave de se tromper. Le cantique, pas le bon. On en riait aux repas, discrètement. Les boucles du temps, au rythme de la vie, des émotions, accordées aux luminosités du ciel, à l’humidité de la terre, aux pierres de la chapelle, au saint fêté, invoqué, à la solennité, au commun. Gabriel s’amusait de me voir me préparer, fouillant dans les livres, révisant mes tons, ma prononciation du latin. Je ferais les trois « petites heures » de la journée. Le même hymne avec des paroles différentes. La même antienne pour trois psaumes. La même prière.

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Monday, November 30, 2020

Chronique de l'invisible - 330

Parce que tout s’arrêtera un jour. Il restera quelques intentions. Un fond de respect pour tout cela. Je n’y suis pas. C’est évidemment trop tôt. Commencer par se libérer. Ce n’est pas simple partout. Je l’aimerais sans rupture violente. Pour certains, ce n’est pas envisageable. Si je pense à quand tout s’est détourné. Quand nous nous sommes touchés. Je suis resté encore plusieurs jours entre rêves et délires, entre profond repos et terrifiants cauchemars. Je voyais l’abbé quelques secondes ou de longues heures. Il semblait toujours là, veillant, ne m’adressant aucune parole. Ses premiers mots avaient provoqué un nouvel effondrement. J’étais encore trop fragile. C’était à moi de briser le silence. Choisir les mots d’un retour. Domine. Labia mea aperies. J’ai commencé par le confiteor. Il s’est levé doucement. Son sourire était celui d’un ange. Il s’est assis sur mon lit, m’a pris la main. Il récitait un psaume, un psaume que j’ai reconnu. Je savais quand il serait achevé. J’ai dit le Gloria patri. La cloche sonne ici les heures. Quand tu te sentiras bien, rejoins-nous à la chapelle. Quand tu veux. Une autre cloche sonne les repas. Viens manger pour reprendre des forces. Une chambre est prête pour t’accueillir. Tu y restes le temps dont tu auras besoin. Il m’a embrassé sur le front. Je pleurais. Lorsqu’il a quitté la pièce, je me suis levé. J’étais nu. Une aube était posée sur une chaise. Des livres sur une table. Dans un placard, mes sous-vêtements. Les gestes lents, la salle de bains, une longue douche. Je me suis habillé. L’aube était parfaitement ajustée. Dans le miroir, je me suis trouvé beau. Dehors, c’était déjà la nuit, épaisse. J’ai ouvert la fenêtre. Le parfum de la nuit. La cloche. Les moines se rendant à la chapelle. Je les ai rejoints. C’était complies. Le silence installé pour une autre nuit.

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Sunday, November 29, 2020

Chronique de l'invisible - 329

Comme chaque fois, je m’attends à une joie immense. Se présente un besoin plus sensible encore. Une manière d’aimer, sans aucun doute. De s’aimer. Aller vers. Commencer. Recommencer. Ce qu’apporte la volonté propre. On s’arrange comme on peut. Il y a des heures, à présent. Les heures du présent, justement. Il y aura donc eu cette période où il m’a été offert d’ajuster la mesure et la cadence. Les pensées sont nombreuses. Où chacun sera, dans l’entourage. Je ne forcerai certainement rien. Et j’adapterai — mea culpa — en mentant. Ce n’est pas fuir vraiment. J’ai juste envie que cela perdure. Et puis, comme un retour, avant d’entrer dans une pièce, regarder à travers une fenêtre, anonyme et solitaire, la douceur du temps. Pour cette fois, je suis prêt. Rien ne peut me l’empêcher. J’ai dû le penser ce jour où j’ai fermé cette porte. Il sera toujours là. Ce qui est vrai. Nous avions préparé cet après. Ainsi une part d’incarnation et une part de désincarnation. L’une et l’autre, mouvement de l’esprit. Je connais désormais le quotidien du corps réel. Il accompagne mes gestes et les actions du quotidien spirituel. Oui, il suffira de l’invoquer. Nous n’avions pas eu cette nécessité de se dire tout cela. Les derniers jours, merveilleux. Chaque minute je me demandais si j’allais finir par pleurer. Son sourire de plus en plus délicat. Le mien confirmait. C’est vrai, je ne reviendrai peut-être jamais. L’accord tacite. L’image inscrite pour une union parfaite. Pour le reste, j’interroge cet agacement, dû à une pression que je ressens d’une attente démesurée. Je peux haïr dans ces moments tout ce qui nous (m’)oblige à être au garde-à-vous. Pour certains, pas de repos, pas d’éloignement, pas de place. Je me fiche du devenir. C’est le propre de cet exercice. D’être à la couleur du temps, à la mesure du temps. Ah, que ce n’est pas simple d’invoquer l’ange. Il trouble tout. Ce n’est pas lui qui va s’adapter à notre manière de saisir. Je dois faire cette conversion dans l’esprit. Les erreurs accumulées. Je ne suis pas à la hauteur. Je soulage ma conscience en me disant que je ferai mieux la prochaine heure. Le voilà. Gabriel. Les doutes imprévisibles. Tout ce que je crois savoir s’effrite. Ce qui semblait tenir tremble. Ce n’est pas un mur qui s’effondre. Pas de fracas. Je ne sais plus quoi faire à part murmurer. Être avec la voix au bord de l’imperceptible. L’aspect matériel n’a plus aucune importance. Ce n'est pas là que cela se passe. Chaque objet qui viendrait tenter l’évidence d’un lien se brise, on perd instantanément sa signification. C’est qu’il faut autre chose ou que cela concerne un ailleurs bien plus beau à explorer.

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Saturday, November 28, 2020

Chronique de l'invisible - 328

Les images disparues. C’est un peu moi chaque fois. Un immense investissement pour les réincarner. Puis cela propulse comme une fatigue vide. Je sais bien que ce n’est jamais vide. Je sais aussi que ce n’est pas que de la fatigue. Désirs et angoisses si finement tissés. Me lever un matin et plus personne. Seul au monde. Les ruines, le vent glacé, le soleil éclatant pour me narguer. On lit souvent des chutes vertigineuses de héros. Dans la vraie vie, tout semble être comme avant. Mais il n’y a plus rien. Rien n’aura prévenu de la chute. On n’aura rien suivi. Alors c’est ici qu’il faut être heureux, de cette manière. Ainsi soit que s’invente le bonheur, soit qu’il se retrouve. Bonne question. Mettons la barre un peu haut. On s’est réveillé après des années d’illusion ou on ne le voyait pas. C’était là. La terre est la même. Les oiseaux n’ont rien changé à leurs habitudes. La lune ne s’occupe pas de cela. Et ce soir elle resplendit comme jamais. Je l’ai vue se lever. Donnant toujours la direction. Oui. Rentre. Oui. C’est par là. Ce n’est pas du temps réclamé puisque c’est du temps accepté. La Lune de mes vœux. Je n’aurai pas de difficultés à continuer. Tout s’articule. J’ai juste à faire face à quelques habitudes prises. On plonge vite dans la routine avec ces fausses attaches, comme un sang mêlé. Cela commence souvent de la même manière. On place plusieurs domaines sur le même plan. Pour créer une permanence. Je peux trouver cela admirable mais ce n’est pas mon désir d’alimenter le leurre. Ces choix ont été formulés au fur et à mesure. Les décisions, prises. Ce n'était pas à défaut. C’était un choix de vie. Ma permanence, c’est le travail. Et je sais depuis le plus jeune âge travailler seul. Mes apparitions sont plus concrètes, efficaces, mieux partagées. Une vie sociale de plus en plus apaisée. Je sais être là quand il faut, mais la disponibilité permanente, ce n’est plus d’actualité depuis longtemps. Je conserve cet espace, le protège, l’habite car c’est l’espace libéré, l’espace que je me suis créé.

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Friday, November 27, 2020

Chroniques de l'invisible - 327

Il suffit d’un titre pour que tout prenne une autre ampleur. L’instantané de l’esprit. Oui, c’est possible. Cela rassemble bien ce qu’il y a depuis le début. L’évolution d’un personnage. Ses facettes. Rien de surprenant jusqu’ici que les noms changent. Pour les besoins de l’intrigue. Je ne suis jamais le même partout. Au fil du temps. Habité cependant. Je pense aux vœux. Je me suis repris plusieurs fois. Je ne vais pas aller au-delà, en rajouter. Je les croyais peu à la hauteur les premiers jours, mais c’est la durée qui compte aussi. Celle-ci qui s’éprouve. Et puis le fait d’assumer. De ne pas faire comme si ce n’était pas une sorte de retraite, écoutant mieux avec qui je dialogue réellement durant cette période. Je me l’impose pour mieux apprendre.

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Thursday, November 26, 2020

Chroniques de l'invisible - 326

On va s’aider. D’une lueur cette fois. Les mots comme une chandelle. Il y a eu tout de même ce moment fort. Bien sûr qu’il compte. Surtout après ce qui venait de se passer. Il fallait juste en quelque sorte déclencher un phénomène. Du « jamais produit » en ce qui me concerne. Cela n’a pas d’importance si les troubles surviennent. Je dois les intégrer au quotidien. Être avec eux. Parmi eux.

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Wednesday, November 25, 2020

Chroniques de l'invisible - 325

Il n’y a aucune obligation. C’est un repère comme un autre. Qui n’appartient à personne d’autre. La variété comme un loisir. C’est toujours possible. Je reçois les impressions avec une autre connaissance, de moi-même. Force est de constater, de toute façon, que l’exercice n’avait pas vocation à être étalé sur la place publique. Ce n’est pas qu’un danger de notre ère. C’est un danger du temps. J’aime bien l’idée d’un atelier dans lequel personne d’autre que moi n’entre jamais. Chapelle secrète, retirée du monde, d’où rien n’émane, d’où on n’entend rien. Au pire une porte qui claque. Je m’excuse d’avance pour les voisins. Ce ne sera qu’un bruit étrange qu’ils entendront de temps à autre, au fil de la journée. Horaires quasi calés à part quelques perturbations. On ne sait d’où ça vient. Comme une cloche au lointain. Au fond, c’est ce que j’aime. Cette forme d’excès. Aller au bout de l’expérience. Je ne l’aurais jamais envisagée moi-même. C’est que quelque chose était dans l’air. Une sorte de jour qui ne s’est pas arrêté. Une véritable continuité.

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