Sunday, January 24, 2016

Deuils

Depuis qu’il était rentré de ce long périple à travers Paris, toutes les tâches qu’il s’était promis d’achever, chez lui, étaient restées en suspens. Plus aucun des objets qui l’entouraient n’avaient vocation à être déplacé, classé, rangé, jeté. La vision de l’inachevé constituait le rempart qu’il pensait avoir réussi à dresser autour de lui pour que sa propre conscience inspecte un autre lieu où, il ne voulait pas cesser d’y croire, il trouverait le moyen de reconquérir son envie de vivre. Il connaissait bien, désormais, les signes précurseurs de ses crises d’angoisse, et il fallait s’y préparer, car il venait de vivre une nouvelle agression. Les blessures allaient se rouvrir. Béantes. Il constatait déjà son extrême fatigue après seulement deux nuits d’insomnies, l’impossibilité de se nourrir, l’affaiblissement du corps. Il s’était acheté quelques fruits. Toutes les heures, il avalait une tisane apaisante.

Les sirènes qui avaient témoigné toute la journée que par ici aussi on évacuait des corps entre vie et mort ne cessaient de lui rappeler celles qu’il avait entendues cette nuit-là sur un petit balconnet donnant sur les toits de Paris, pensant soulager le saisissement, au froid, cherchant à comprendre ce qui se passait, recevant chaque minute des messages terrorisés de chaque membre de sa famille lui intimant l’ordre de rester sur place. Il pensait à ces décisions prises. Rester ici comme partir maintenant était aussi peu cohérent que ce qu’ils avaient choisi de faire pour occuper ce temps invraisemblablement long. Il réalisait qu’il était encore en état de choc et, tentant encore de se concentrer sur ce qu’il avait à faire, il ne cessait de se répéter qu’il fallait d’abord réussir à dormir, d’abord, réussir à manger, d’abord, se remettre à marcher.

S’il remarquait que le comportement des commerçants et des passants avait changé, c’est aussi parce que sa propre attitude venait de connaître un bouleversement. Il levait la tête plus en amont. Il y avait une soudaine méfiance, puis, beaucoup de bienveillance dans les regards rassurés. Parfois même, un sourire. Ces regards n’étaient consignés dans aucun des manuels qui enseignaient nos lois, nos libertés, celles des autres, et si deux combattants s'étaient retrouvés face à face en concluant que l’un des deux allait mourir, c’était que le temps leur avait manqué pour analyser les solutions qui auraient pu empêcher la mort d’un autre. Nous sommes pourtant tous les combattants d’une même vie. Il se disait que ses nouveaux regards ne révélant que l’émotion d’un être tout entier allaient permettre que le désir de vie se propage, lentement, dans un rayon suffisamment large pour que la nature sociale emprunte le chemin sur lequel se formerait la bienveillance universelle de l’humanité.

Il sait pourtant que la mort est saisissante. Que le degré de conscience de celui qui sait qu’il va mourir se perd dans l’impossibilité d’en retraduire l’existence. Il sait que tout peut exploser. Qu’il y en aura d’autres. Ce que les images ne disent pas. Ce que l’on pense lorsqu’on est face au danger et que des hommes abattent votre voisin, que vous entendez les derniers râles sans pouvoir crier, sans pouvoir bouger, que vous vous sentez soulagé que le hasard en ait choisi un autre. Il regardait les murs des immeubles et pensait aux corps déchiquetés par les bombes. Aux traces. Au sang. À l’absence de preuves en vie.

Ce Paris-là, à cette heure-là, était inhabituellement vide. En temps normal, il y avait toujours sur les marches un concert d’amateurs. Un public se formait spontanément. Il était essentiellement composé de touristes, mais quelques parisiens du quartier se joignaient à la foule, aussi pour prendre un peu l’air frais de la butte, et admirer l'imprenable panorama. On pouvait voir sans trop réussir à les distinguer presque tous les monuments de la ville. Il y avait tout de même les vedettes les plus saillantes, facilement reconnaissables : la tour Montparnasse et son jeu de lumières ; la tour Eiffel que l’on n’apercevait qu’à un endroit très précis devenu le rendez-vous des cœurs sensibles ; Beaubourg ; le ciel. Des revendeurs en tout genre tentaient de refourguer toutes sortes d’objets clignotants qu’ils envoyaient haut au-dessus de nos têtes, des lasers qui pouvaient frapper des façades d’immeubles parfois très éloignés. Les mieux équipés vendaient des bières fraîches. Ce soir, seuls quelques passants se sont aventurés dehors. La grille principale de la basilique est fermée. On ne peut y accéder que par une autre entrée, sur le côté. Ceux qui n’y ont pas prêté attention déposent un bouquet de fleurs et, sur le perron, un guitariste s’est installé, non pour y faire la manche, mais juste pour écouter sa propre musique. Une musique d’Amérique du sud.

Revoir le paysage qu’il connaît par cœur avec les bâtiments publics non éclairés. C’est ça, le deuil. Le noir immense. Le recueillement. Accepter que malgré ces centaines de morts, de blessés, d’atteints dans leur vie familiale ou amicale, il faut rester attentif aux signes qui marqueront désormais l’humilité de tous face au danger de vivre.

Dans ces lents mouvements de l’âme, la brutalité ne résout rien. Ce qui vient d’être détruit ne sera jamais reconstruit à l’identique. Déblayer les ruines. Faire place à autre chose. Il n’y a plus que le souvenir de ce qui est perdu.

Face à l’humanité amputée, il commençait à s’en vouloir de ne plus penser qu’à son propre deuil. L’agression rappelait bien une autre agression. Et il pleurait, car les symptômes étaient toujours aussi douloureux.

Ici, la nature lui parlait.
Fumer une cigarette.
Écouter le silence.
Le vent, se lever.
La pluie, de plus en plus franche.
La fatigue de la marche cumulée à l’épuisement de la prise de conscience.
Il pouvait redescendre.

À nouveau, il remarquait les restaurants à moitié vides, les quelques courageux en terrasse et, partout, dans les regards, ce jeu de méfiance, de confiance et de bienveillance.

Tous. Se rassurer avec ce que nous étions.

Pour continuer.

Saturday, January 16, 2016

René Char

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule enfin qui compte à laquelle tu acceptes de t’unir
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci

Saturday, December 26, 2015

Vortex temporum - 5

Ce soir-là, on avait décidé de ne pas trop boire, pour avoir les idées claires, mais y avait très certainement trop de trucs déréglés, alors on avait fait n’importe quoi. Le mec se tenait devant nous, toujours aussi silencieux, le froc éventré jeté en bas des jambes. Ce n’était pas particulièrement l’excitation sexuelle qui nous intéressait, mais l’excitation existentielle. Nous étions comme au bord de l’infini, prêts à sauter sans filet et sans ce putain d’élastique qui nous ramenait le pont de la vie en pleine gueule. Clairement, ce mec ne cherchait pas à nous provoquer, et pourtant son comportement continuait à mettre hors d’eux Momo et Manu qui s’étaient mis dans la tête qu’ils allaient réussir à le faire parler. L’étape suivante nous échappait. La passivité du gars ne nous incitait pas à vouloir l’humilier comme nous le faisions avec la plupart de ses semblables. Nous voulions tous entendre sa voix. Nous voulions tous l’entendre crier. Quelque chose venait d’être bouleversé. Pisser sur un mec et partir n’était plus au programme. Nous étions sur un chemin inconnu.


La probabilité que ce soit toi, ce soir-là, était si infime, que je n’y ai d’abord pas cru. Ça ne pouvait être qu’un jeu de ressemblances cherchant à me donner mauvaise conscience au moment où je m’apprêtais à vivre encore le paradoxe d’un désir impossible. Je ne peux pas être ce que tu me demandes. Mes potes vont gagner. Ma société va gagner. Je vais me remettre sur le droit chemin. Il n’y a pas de déviance possible. Je ne peux pas continuer ce qui s’est passé entre nous, ce jour-là. Je ne te suivrai plus chez toi. Tu ne pourras plus poser ta main sur mon épaule. Je n’entendrai plus tes paroles rassurantes. Nous ne chercherons plus à recoller des morceaux de passés en espérant ne faire plus qu’une seule et même vie. Nous ne croirons plus que le destin nous a réunis à l’instant-même où nous pensions que tout était écrit et que nos misères allaient nous conduire à vivre une vie de solitude. Le long baiser que nous avons échangé est devenu éternel parce qu’il n’aura existé qu’une seule fois. Cette étoile, — mon étoile —, va s’éteindre. J’attendais que tu me reconnaisses, que tu gueules « Bilal, qu’est-ce tu fous ? Arrête tes conneries ». Ce n’était peut-être pas important pour toi, ce jour-là. Ce n’était peut-être pas toi. Je ne veux plus me tromper. Ton visage ne me dit plus rien. Je sens la fièvre dans la paume de mes mains. Je ne pourrai pas te sauver. Tu n’es pas au bon endroit. Ici, c’est une autre loi.   

Ça avait commencé par les canifs menaçants passant rapidement à quelques millimètres de ses paupières. Nous voulions déjà tester ses réflexes. Momo mimait aussi de violents coups de boule pour continuer à l’effrayer. À chaque fois que le gars se reculait, quelqu’un expulsait un cri de victoire. Les questions fusaient. C’est quoi l’âge de ta mère ? Qu’est-ce que t’as bouffé hier soir ? Nous espérions encore lui arracher un mot sans passer par la torture. Il vaut mieux que tu parles, sinon, tu vas souffrir. Nous l’avons plaqué contre le mur, les deux bras en croix. Momo et Manu brandissaient leur canif. Si tu dis trois, nous te coupons la veine. Si tu dis deux, nous te coupons un doigt. Si tu dis un, nous ne te coupons rien. C’est toi qui dois choisir. C’est toi le responsable. Trois. Deux. Un. Il fallait prendre une décision. Il fallait que l’un d’entre nous disparaisse. C’était sa vie contre la nôtre. C’était lui ou nous. Le coup est parti presque tout seul.
           
On ne se rend pas compte que tuer quelqu’un, ce n’est pas comme à la télé, qu’il y a du sang partout, que le gars commence à hurler à la mort et qu’il agonise lentement, trop lentement. On croit qu’on va avoir assez de courage pour tirer dans la tête, que seulement un peu de sang va gicler contre le mur et que le moribond va s’effondrer sans rien dire. On croit que ça va être rapide, qu’on va sortir de là comme Spiderman en grimpant le long des gratte-ciels de la cité, qu’on va se retrouver là où plus aucun flic n’ose s’aventurer avec des centaines de potes entrés au paradis des killers après avoir donné son coup de poing dans la vie, après avoir été celui qui décide si toi, toi ou toi, tu as le droit de vivre encore ou si c’est fini pour toi. Le coup est parti dans l’épaule. Le mec s’est mis à hurler. Il s’est jeté sur Manu qui se débattait avec son canif. Il aurait dû s’effondrer, se blottir dans un coin, demander à ce qu’on l’épargne, mais il persistait à tenir sur ses jambes. Il tentait de nous attraper, profitait de ce petit instant de panique pour reprendre le dessus sur la situation. Les coups de canifs lui lacéraient les bras. Le sang commençait à ruisseler. On voyait son visage se déformer sous la douleur. C’était une douleur qu’on n’avait encore jamais vue. Elle était là, sous nos yeux. La vérité criante de notre crime. Le miroir de nos vies. Je ne veux pas voir ta souffrance. Il est trop tard, maintenant. Un deuxième coup est parti, presque au même endroit. C’est quoi ce bordel, putain ? C’est quoi ce bordel ? Nous vivions en direct notre échec total. Ça n’avait rien à voir avec l’idéal. Une voiture qui s’emballe et se jette dans le ravin. Elle aurait dû tomber et s’enflammer. Elle restait suspendue dans les airs, hurlant ses sirènes dans nos têtes. Le mec avait plongé par terre. Il s’accrochait à nos pieds. Le sang commençait à imprimer nos empreintes sur le sol, sur nos fringues. On le sentait monter le long de nos jambes, nous gifler au visage. Tout n’était plus que des taches autour de nous. Des traces. Des hurlements. C’étaient les siennes. C’étaient les nôtres. Nous ne savions plus.

Manu avait lâché l’affaire. Il n’arrêtait plus de dégueuler dans un coin et commençait à gémir. Momo, lui, s’était barré en hurlant putain, putain, mais putain, qu’est-ce que c’est que ce truc ? Ce truc ? C’était un spectre, mais il n’avait pas le visage de ce qu’on nous avait décrit. Il ne s’était pas liquéfié devant nous ne laissant plus apparaître que son squelette. C’était un corps hurlant, une âme qu’on poussait là où il n’était pas prévu qu’elle aille. C’était aussi des odeurs envahissantes. Nous ne nous attendions pas aux odeurs. Nous ne nous attendions pas à ce que la mort sente quelque chose. Ça sentait la cave, la pisse de rat, le vomi. Il n’y avait plus rien de réel. Qui a tiré ? Qui a tiré le troisième coup, là, dans le bas du ventre ? Qui a tiré le quatrième, le cinquième ? Qui a appelé la police ? Pourquoi sont-ils déjà tous autour de moi, alors que j’ai l’impression qu’il ne s’est passé qu’une seule seconde entre le moment où je t’ai rencontré et celui où le grand black m’a collé au sol, la gueule dans le vomi de mon pote ?

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Friday, December 25, 2015

Mathieu Riboulet

Les chemins de France ne sont guère plus aisés à parcourir que les chemins d'Allemagne, car si le souvenir de Valmy s'efface, il faut encore porter Verdun, il faut aussi porter Vichy. Aurais-je couché, aurais-je collaboré ? Et si j'avais été Allemand, aurais-je filé en 33, tenté de résister de l'intérieur, été déporté comme rosa Winkel, ou au contraire aurais-je été enrôlé, conduit à tuer, voire à exécuter, me serais-je glissé dans l'opportunité nazie de faire quelque chose de ma pesanteur ? Après tout, ces basses œuvres ont bien été exécutées par des hommes, c'est-à-dire vous et moi, pas par des dieux ni par des animaux — comment s'exonérer, où vivre, pourquoi s'aimer ? On a toujours plus ou moins le sentiment d'être joué par l'Histoire, alors que c'est nous qui la jouons, n'est-ce pas ? Comment se saisir du lien invisible que tissent nos consentements entre nos volontés, nos désirs, nos pulsions, et nos haines et leur expression publique, collective, historique, et comment, le cas échéant, le trancher — l'attraper d'une main, de l'autre saisir l'épée, se pencher pour le maintenir au sol, s'assurer que quelque chose rompt et continuer sa route ?

Saturday, November 7, 2015

Pier Paolo Pasolini

Si le soleil revient, si le soir descend
   si la nuit a un goût de nuits à venir,
si un après-midi pluvieux semble revenir
   d’époques trop aimées et jamais entièrement obtenues,
je ne suis plus heureux, ni d’en jouir ni d’en souffrir ;
   je ne sens plus, devant moi, la vie entière…
Pour être poètes, il faut avoir beaucoup de temps ;
   des heures et des heures de solitude dont la seule
façon pour que quelque chose se forme, force,
   abandon, vice, liberté, pour donner un style au chaos.
Moi je n’ai plus guère de temps : à cause de la mort
   qui approche, au crépuscule de la jeunesse.
Mais à cause aussi de notre monde humain,
   qui vole le pain aux pauvres et la paix aux poètes.

Wednesday, November 4, 2015

La belle allure

Les règles sont strictes : il faut arriver à l’heure à la répétition, et avoir son matériel. Là, c’est sérieux. On a trois heures pour fixer l’ordre du programme, réviser les carrures, les pas de danse et les breaks, les apprendre pour certains, tenter des vitesses effrénées. Si quelqu’un se trompe, il est rattrapé instantanément par le maître de danse. Si ça rame, on s’arrête. Il ne faut pas se tromper. On reprend.

La notion du « on reprend pour toi », si célèbre, donc, dans les milieux artistiques all around the World.

Ne nous le cachons pas, la répétition est utile pour tout le monde. Les élèves, appelons-les les amateurs, assurent en musique une partie d’accompagnement. Sur le plateau, la danseuse pro a son double qui fait intégralement les mêmes gestes au même moment que son modèle. Toute la chorégraphie est écrite à l’exception des solos, petits moments de liberté expressive encadrés par le maître de danse qui, lui, est au fer. Par un jeu de rythmes, il annonce les changements de pas, provoque les breaks et maintient l’allure, ce si beau mot qui évoque autant le tempo que la jolie manière de se présenter au public.

Coût de tout ce travail : le prix de la location d’une salle de répétition dans un centre social, soit sept euros.

Friday, October 9, 2015

En bonne compagnie

Lundi
Petite mise en espace rapide. Filage devant les nouveaux. Seuls ceux qui connaissent parfaitement leur partie participent. Les autres sont dans la salle pour regarder. Debriefing. Pause déjeuner avec toute l’équipe. On mange. On boit des bières. On parle de ça ou d’autre chose. On fait connaissance. La serveuse est sympa. Des bons plats pas chers. Le resto est plein à craquer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pain. Des bons vivants. L’après-midi est consacrée à l’intégration de ceux qui ont déjà une bonne connaissance de la structure et sont donc admis à travailler on stage. Ils ont une loge. Non, deux loges. Une trappe de sortie pour aller fumer. Des canapés. Une connexion Wi-Fi personnalisée. Sur une table, le patron s’est installé un bureau convivial. Contrats signés. Les DEF sont déjà versés. Soirée loft. Il y a un supermarché à deux pas. Pratique et pas cher. Comme à la maison. Pipo travaille dans sa chambre.

Mardi
Pas de grandes différences avec la veille, si ce n’est que la journée est ponctuée de longs enchaînements, dans l’ordre de la pièce, et de quelques filages. Les artistes sont déjà familiarisés avec leur espace. Ils connaissent le nom du régisseur, celui de la secrétaire sympa qui accueille tout le monde avec un immense sourire, les horaires de l’homme de ménage qui passe sa journée à récurer du sol au plafond. Sur scène, ce sont de nouvelles lumières qui apparaissent. On s’habitue. On atténue ce qui dérange trop. On soulage une nouvelle difficulté. On l’apaise. Le temps est rythmé par la fatigue corporelle. On s’arrêtera, mais pas avant d’être allé au bout de quelque chose. Si la fin de la journée doit se terminer assis par terre à discuter d’autre chose, elle se terminera assis par terre à parler d’autre chose. D’ailleurs, demain, je serai certainement un peu moins avec vous. J’irai beaucoup en salle créer la lumière et l’espace sonore. Je vous demanderai de marquer les scènes, ce qui, au passage, est un excellent exercice pour la mémoire. Ah ! La mémoire ! Avec Pipo qui passe ses soirées à amuser la galerie avec sa musique africaine, c’est pas gagné !

Mercredi
On marque en effet toute la journée. Les scènes sont jouées dans le désordre. Pipo est tout perdu. Il essaie d’écrire la scénographie sur un papier. Je rentre. Je sors. Quart de tour gauche. Cinq bémols. Tirer le rideau. Passer le balai. Dormir. Appeler les autres directeurs qui s’impatientent. Se mettre à jour. Séance photo à 16h30. On balance sur FB les artistes en tenue de travail. Demain, je vous laisse la matinée. Pipo a rapporté ses instruments au loft. Il travaillera sa mémoire dans sa chambre.

Jeudi
Matinée offerte. Le temps de se reposer ou de réviser sa partie. Fin de la conduite lumière. On apprend les dernières scènes. Pipo danse. Ouh la la la la, ça tremblote dans la jambe gauche. Présentation publique à 19h30. On comprend mieux pourquoi la matinée a été offerte. Extraits en tenue de tous les jours pour en dire assez mais pas trop, éveiller la curiosité sans tout dévoiler. Pot avec l’équipe du théâtre. We approach the see.

Vendredi
Dernières révisions de la fin, essentiellement pour fixer la conduite lumière et les derniers déplacements de tous les artistes. La musique de la fin est enfin arrivée. Dernier repas au resto. On salue tout le monde. Filage à 15h maxi pour que chacun ait le temps de ranger ses affaires, d’écrire ce qu’il doit écrire, de fumer une cigarette, de boire un verre avant de prendre le train. Tout le monde est content.


Voilà. Ça, c’est du professionnalisme.

Wednesday, September 23, 2015

René Char

LES MESSAGERS DE LA POÉSIE FRÉNÉTIQUE

Les soleils fainéants se nourrissent de méningite
Ils descendent les fleuves du moyen âge
Dorment dans les crevasses des rochers
Sur un lit de copeaux et de loupe
Ils ne s'écartent pas de la zone des tenailles pourries
Comme les aérostats de l'enfer

Monday, September 21, 2015

Vortex temporum - 4

Ce soir-là, on avait décidé de ne pas trop boire, pour avoir les idées claires, mais y avait très certainement trop de trucs déréglés. Un mec est passé, au mauvais moment. Peut-être qu’il n’avait pas assez d’argent à nous refiler, ou qu’il nous avait refusé une clope, ou que son sac à dos était trop chelou, ou qu’on avait décidé de se faire une petite chasse aux pédés, comme ça, juste pour se marrer, parce qu’on aimait les voir chier dans leur froc avec leurs T-shirts moulés, les foutre à poil pour voir s’ils arrivaient à bander devant trois beaux mecs comme nous, leur pisser dessus avant de se casser. Finalement, ne rien leur faire d’autre que de leur foutre la trouille. Lui, il n’était pas comme les autres. Il avait tout de suite balancer ses affaires dans l’allée et s’était mis à courir tout droit, sans rien dire. D’habitude, les mecs s’accrochaient à leur sac comme un animal protège son petit. Ils pensaient avant tout qu’on allait leur piquer leur pognon, cracher sur leur journal intime ou les photos qu’on trouverait. Ils lançaient de sourds déconnez pas les gars, comme tout le monde. Ils finissaient par ne plus essayer de s’échapper. On les encerclait pour les emmener un peu plus loin, au fond du parc, derrière un buisson. Alors, c’était comment de se faire enculer ? Tu crois que Dieu, il a voulu ça ? Tu crois que si ton père avait été pédé, tu serais là avec ta gueule de petite fiotte ? Baisse ton froc, connard. Baisse ton froc. On se foutait de la gueule de leur pubis bien rasé. Si on avait des bières dans les mains, on faisait mine de se branler et la bière leur coulait le long des jambes. Si on avait rien, on leur pissait dessus. La plupart du temps, ils se mettaient à chialer. On les laissait comme ça. C’était fini.


            Lui, il s’était barré en courant. Il avait fallu le courser un bon quart d’heure avant que Manu réussisse à le choper. À trois, on avait réussi à le maîtriser. Il ne disait rien. Ne bougeait plus. On l’avait traîné dans un hall d’immeuble dont on avait le code. On avait le code de presque tous les immeubles du quartier. On pouvait disparaître à tout instant. Se retrouver dans la cave d’un copain. Faire ce qu’on avait à faire et repartir. On ne sait pas trop pourquoi on décide ça ou ça, comme ça, mais celui-là, peut-être parce qu’on l’avait coursé, peut-être parce qu’il avait brusqué un peu nos habitudes, peut-être, tout simplement, parce qu’il nous avait surpris, c’était un peu comme si on l’avait mérité, c’était un peu comme si on l’avait désiré. Les mêmes questions, le même ordre, le même rituel. Enculer, Dieu, ton père. Baisse ton froc. Baisse ton froc, mais lui, il ne faisait rien. Ne bougeait plus. Seul son visage semblait nous dire Les gars, je sais que je vais passer un sale quart d’heure. Faites ce que vous voulez. Branlez-vous avec vos bières ou pissez-moi dessus. Vous êtes trois, et je suis seul. C’est ça qui rend la situation possible. Vous allez déverser votre bile sur moi, puis vous retournerez dans vos halls d’immeuble, boire votre Vodka et vos bières. Ce qui me rend impuissant ne vous rend pas plus puissant. Vous êtes juste hors la loi, en dehors de tout ce qui fait la convenance dans un monde où, de toute façon, nous n’arriverons pas à nous mettre d’accord, alors, autant accepter nos différences et passer notre chemin, mais c’est peut-être vous qui avez raison. Vous espérez qu’en m’humiliant, vous allez régler son compte à la société, que je vais véhiculer votre histoire à travers les empreintes que vous allez laisser, des marques de la haine que vous déversez sur les murs, mais je ne dirai rien, à personne, parce qu’au fond, je ne suis pas fondamentalement différent de vous. J’habite dans l’immeuble d’à côté. Moi aussi, j’ai eu les coups de pieds à la récré, les coups de poing dans la rue, les gifles en rentrant, les parents, les mômes, le frigo, les flics qui nous arrêtent sans raison, juste pour avoir le plaisir de nous palper les couilles, de sentir qu’on a un piercing là où plus personne ne va plus, là où l’on ne va plus rien poser d’autre qu’un gant de toilette mal savonné, seule langue sensuelle qu’on a pu trouver depuis qu’il ne se passe plus rien avec celle ou celui qui partage toutes nos nuits.

            Tout ce silence, ça avait rendu Manu hystérique. Baisse ton froc, connard. Baisse ton froc. Il s’était mis à tourner autour de lui comme une bête sauvage. Il lui poussait l’épaule de temps en temps pour le voir se déstabiliser, et Momo l’accompagnait dans son délire. T’entends ce que te demande mon pote ? Putain, tu vas le baisser ton froc ? Putain, putain, putain, putain, Manu, pourquoi il dit rien ? Toi parler français ? Oh ! Toi parler français ? Vas-y, explique-lui ce que ça veut dire baisser son froc. Momo l’avait pris par la poitrine. On lui avait baissé son froc en quelques secondes. Un petit coup de canif rapide à la ceinture. Les boutons du jean, éventrés. Ça nous faisait toujours marrer de découvrir leurs dessous, des slips comme on n’en avait jamais vus. Celui-là était blanc, bien serré. Le mec avait une petite étoile tatouée sur l’aine. Il ne bougeait plus. Il n’y avait plus que son regard qui parlait. Toi, tu vois que c’est trop, que tes potes vont trop loin. Pourquoi tu ne les arrêtes pas ? C’est pas toi le chef ? C’est qui le chef ? Y a pas toujours un chef dans vos bandes ? Y a pas toujours un mec qui peut tout arrêter ? Quelqu’un qui peut dire stop, et c’est fini. C’est quoi le deal ? C’est quoi le délire ? Qui faut-il convaincre ? Que faut-il faire ? Et que va-t-il se passer, au juste ? Mec. Est-ce que c’est ça ? Est-ce que ça ? Est-ce que ça que tu veux ? Vraiment ?