Friday, October 18, 2019

Claro

La ville où je vis n'a guère de dimensions, et pour y avoir vécu des milliers d'heures qui toutes se reflètent à l'infini dans le miroir de l'ordinaire, je puis dire que je la connais comme on connaît un tableau de genre dont chaque détail se plaît à dialoguer avec l'ensemble, facilitant le voyage du regard, au point qu'un beau jour l'ensemble acquiert une cohésion définitive, et on peut alors s'y inclure sans rien déranger, s'y fondre, s'y oublier, en simple tache atone venue parapher ce que l'ennui ou le temps a pris soin de changer en chromo. La moindre enseigne, le plus banal dénivelé de trottoir, telle fenêtre au carreau fêlé, ce coin de rue après lequel on sait que s'étend un terrain vague, la bouche d'égout et son blason sommaire, tous les éléments sont en place et ne racontent plus rien, ils jonchent, balisent, prolongent ou complètent mais ne surprennent plus.

Friday, May 3, 2019

Louis Aragon

Je n’ai pas mémoire de comment je sortis de la forêt. J’en puis donner idée, raconter ces années, les épisodes, les voyages, les colères, les querelles, les ruptures : tout cela, c’est l’anecdote. Ce qu’il faudrait patiemment retrouver en moi, c’est le cheminement profond, le dessin qui se reforme quand l’eau cesse d’être agitée où l’homme se mire. Moins peut-être qu’une décision d’écrire ainsi plutôt qu’à la façon d’hier, c’est à la faveur de cette tempête autour de moi, avec les branches qui s’écartent, retrouver en soi ce que tant d’années on avait évité de voir ; c’est comme après un incendie les semences oubliées dans la terre qui ne porte plus le poids de l’ombre, et des plantes naissent où les arbres ne sont plus. J’avais volontairement pendant toutes ces années de ma jeunesse refusé, au point de les croire mortes, ces pensées enfouies, voici qu’elles réapparaissent au jour.

Sunday, January 6, 2019

Christophe Manon

C'est ainsi que tout a commencé. Le jour était venu. Un jour comme un autre, pas plus. L'univers était en expansion et le monde tournait mollement sur son axe sans qu'on s'en aperçoive. Humblement les êtres et les choses convergeaient et s'appliquaient à participer à l'édification d'un réel à peu près recevable, aussi confus, aussi fugace et inconsistant qu'il puisse paraître. Le soleil pataugeait mollement dans une grande bassine de ciel blanc et ses rayons obliques soulevaient la vaste poussière du chemin en bourdonnant. Jamais il n'avait été si haut ni si brutal ni si accablant, sauf peut-être sous d'autres règnes sous d'autres cieux, avant ce commencement. Des formes étincelantes flottaient dans l'atmosphère puis disparaissaient puis réapparaissaient, mais ce n'était pas des spectres ni des souvenirs et nul ne s'en souciait. L'air était rare, la lumière crue, les ombres s'étiraient. La vie s'épanouissait imperceptiblement et le temps s'était résigné à s'écouler comme il se doit, selon les lois du temps, sans toutefois prendre garde au sens de son écoulement.

Sunday, October 28, 2018

Dionys Mascolo

Très approximativement, car la définition la moins défigurante de ce que l’on tente de décrire comme « intellectuel » ne cessera pas de faire problème, cela veut dire au moins que, continuant d’écrire, l’écrivain, par des moyens qui ne peuvent manquer d’être encore des moyens de l’art, et qu’il revient à la poétique de caractériser, cesserait dans ces moments de ne viser qu’une audience intemporelle, que le mot de « postérité » ne rend qu’imparfaitement, même dans ce qu’il y survit d’une transcendance. Cette absence de destinataire nommable fait courir à l’œuvre le risque de se résoudre en une oraison n’ayant finalement d’autre destinataire qu’elle-même. Quand même elle aurait la gravité de ce que Thérèse d’Avila nomme oraison mentale, je puis en effet toujours la soupçonner d’être avant toute autre chose, la prière que la prière adresse à la Prière d’être prière plus parfaite. Ce qui d’ailleurs n’exclut pas que, sous la forme d’œuvre qu’elle revêt, elle puisse aussi, à sa manière, très indirecte, prendre la destination d’autrui, comme il peut être attendu de toute bouteille à la mer.

Continuant donc d’écrire, cessant d’écrire ainsi, l’écrivain ferait acte d’intellectuel lorsqu’il cède à l’appétit de ne plus s’adresser indirectement à autrui, mais à l’autre, dans l’(impossible) intimité d’un présent partagé. Ce qui donne à cette parole sa présence tient moins à ce qu’elle dit qu’à la forme du temps dans laquelle elle est proférée, temps où le présent est en travail, comme en une sorte de présent progressif. Ce travail du présent qui la supporte, temps qui prend du temps, la rend aussi durable et, le temps qu’elle dure, tout éphémère qu’elle soit, modifiante.

La réalité de ce mouvement, qui peut déranger fort, ou qui n’a pas trouvé son concept, ne devrait cependant pas faire difficulté. Il s’impose au contraire à l’écrivain, à de certains moments, comme sa nécessité. Au vrai, il n’implique nulle rupture, nul éloignement de la source, nulle perte, abandon ou sacrifice. Ce serait là plutôt la manifestation, moins réservée, ou timide, ou avare, ou complaisante, ou marquée d’inavouable, de quant à soi, de secret publié comme secrètement voulu secret, d’incommunicabilité cependant communiquée comme faute originelle de la communication (mille autres traits pouvant encore servir à dessiner l’homme littéraire), de l’exercice de la pensée quand, son hérédité théologique dissoute, la hardiesse de ses exigences la porte à s’adresser à l’autre (peut-être sous la forme encore, mais non plus théologique, de la prière) en pariant sur le semblable en lui. Ce qui revient à jouer sur la continuité que le surrêve de « l’exercice intégral de la pensée » instaure entre les êtres, et qui conduit la disposition d’écrire dans le voisinage de celle, plus brûlante, « d’écrire à quelqu’un », autorisant à inscrire, par exemple, en marge de tout écrit, et sans trop regarder au vraisemblable, un vocatif comme « mon semblable, mon frère », d’ailleurs placé sous le signe de l’ennui partagé.

Friday, October 26, 2018

[NO WAY] - 16

Revenir à l’écriture pour calmer les terribles moments d’incertitude qui se manifestent sous tous les aspects du quotidien, dans la manière addictive de se laisser mener dans tous les pièges de la pensée, lorsqu’après s’être dit « c’est peut-être le dernier jour », voir défiler devant soi les innombrables promesses qui n’auront donné lieu qu’à quelques empathies espérées, alors que tout semblait clair depuis le début : il n’y aurait rien à tirer de ces éléments-là, puisque le format ne fera rien avancer d’autre que l’expression du trouble, comme il se présente, tel que les mots choisissent d’en faire la liste immonde, qui a été autant de fois dressée et jetée, de tous les amalgames chronologiques, revenant tant d’années plus tard, les souvenirs, intacts, la parole, inchangée, cette douceur à l’instant le plus sordide, là, oui, là, c’est arrivé dans un appartement où il n’y avait presque plus rien, meubles emportés, murs aux peintures écaillées, jaunies par les soirées enfumées, le carrelage gelé, l’enfant posé à même le sol mangeant avec ses doigts les restes d’un repas improvisé en jetant là une tranche de jambon, là quelques pâtes, il n’était pas lavé depuis plusieurs jours, il n’occupait ses journées qu’à les regarder traverser les pièces en se gueulant dessus, en frappant, au passage, « arrête de me regarder comme ça, abruti », et les larmes coulaient toutes seules, le cri s’expulsait sans contrôle, jusqu’à ce que le silence envahisse tout, jusqu’à croire tout le monde mort, tout le monde, définitivement parti.

Monday, October 22, 2018

[NO WAY] - 4

Je crois chaque fois que je vais oublier, qu’à aucun moment je ne sentirai plus cette permanente douleur qui fait que depuis tant d’années je ne fais plus qu’errer dans l’espace interdit de ma plus intime sensibilité, parce qu’il y a toujours un événement qui vient frapper le quotidien des coïncidences m’obligeant à ne plus rien faire d’autre que m’allonger et tenter de m’endormir en n’écoutant plus que la langueur de quelque phrase venant s’inscrire non dans la conscience mais dans la mémoire diffuse, n’ouvrant plus que des trappes d’inconstance au-dessus desquelles je me penche inquiet d’être chaque fois attiré par des issues si différentes que je réserve le choix à plus tard en feignant de n’avoir jamais rien remarqué d’envisageable.

Tuesday, October 16, 2018

[NO WAY] - 45

Le caractère addictif est présent dans le gène social. On veut le voir se reproduire, mais pas sur nous. Alors, on le laisse vivre à nos côtés, se déployer. On voit comment tout cela se dégrade. Le corps, d’abord. Puis la dépossession, de tout. Jusqu’à l’intime, volé, subtilisé.

Friday, October 12, 2018

[NO WAY] - 51

Cette drôle d’aventure, de ne pas réussir à mieux définir ce souvenir. Il sera donc construit, inventé. Une lourde impression, presque sordide, d’une voix plus profonde, impressionnante, venue surprendre l’inertie.

Monday, October 8, 2018

[NO WAY] - 24

Une intense joie. La puissance d’un retour à la normale. D’avoir imposé la réalité. Le fait. Voir s’ouvrir les dimensions possibles, en lecture permanente. Des multiples supports. Quand la tension du texte s’étudie. À partir d’un modèle noble. Il n’y a rien d’autre à raconter.

Tuesday, October 2, 2018

[NO WAY] - 43

L’agressivité incontrôlable. Elle est là, bien réelle. Elle fixe un événement du passé, pour ressurgir, ou pire, simplement, pour surgir, car elle a finalement peu à faire de cette personne-là. Une cible. Qui pourrait changer, alors que l’agressivité est, elle, la même. Elle se nourrit d’images. La conscience s’en convainc. De plus en plus forte. Jusqu’à passer à l’acte. Maintenant. Dans les bras, tremblants. En pensées, obsessionnelles. À ne plus pouvoir se concentrer sur rien.