Sunday, December 4, 2016

Claude Simon

Je me levai, allai mettre une pièce dans la fente de cuivre du piano mécanique et attendis que se déclenche la musique, le tintamarre discordant, multiple, sauvage, refoulant le temps, les bataillons serrés de notes aux ailes métalliques s'élançant, se déversant au rythme de cet implacable débit à la fois docile et impérieux, aveugle, inhumain, à l'usage sans doute des dieux et des sourds.

Mais rien ne vint. Sans doute était-il lui aussi détraqué et peut-être ne figurait-il plus là que par oubli, jusqu'à ce que le froid, l'humidité et le temps aient finalement raison de lui, jusqu'à ce qu'il s'en aille de lui-même en morceaux, absorbé peu à peu, digéré par cette chose monumentale dont le cartel noir au-dessus de la porte mesurait d'arbitraires, d'illusoires fractions (et rien avant, rien après, rien d'autre que l'alternance fixe et lente des étés, des hivers : les mêmes interminables journées d'août, les mêmes froids, les mêmes chaussures frappées sur le carrelage en entrant, laissant, détachées des semelles, les plaques de neige brune et fondante pointillées par les traces des clous, la même pente des rayons automnaux par la fenêtre, les mêmes ombres légères sur la vitre dépolie des hélianthes poussant le long du mur, le même silence, le même paisible tapage autour des chopines, au retour des foires, avec l'odeur âcre et acide du vin blanc, et dans une des deux chaises hautes et désuètes, parmi les buveurs, le même enfant sans innocence, aux joues de carton sale, frappant sa cuillère d'étain sur la tablette rabattue).

Par la fenêtre je pouvais voir au-dessus du toit violet de la grange d'en face, s'enténébrant peu à peu, s'enrobant d'ombre et de mystère, le grand sapin avec ses branches pendantes et chenues, insolite, noir, comme un vestige de la préhistoire, survivant des forêts englouties, des déluges dont les eaux en se retirant l'avaient laissé ainsi, encreux, sinistre, avec de longues barbes de mousse, ou d'algues s'égouttant lentement, courbant sour leur poids ses antiques branches.


Friday, December 2, 2016

Il n'y aurait donc aucun ordre



Il n’y aurait donc aucun ordre, le titre se trouvant à la fin, le moyen de transmettre au début, l’outil à portée de main, le travail agissant, en cours, en œuvre, exploitant les ressources d’un système sous estimé dans sa capacité de lier les fragments à la réalité d’un tout exigeant, auteur, personnage de lui-même, mis en espace dans la réalité, alors qu’il est censé disparaître dans l’œuvre, hommage du créateur, relation complexe entre un père et son fils, parce qu’il n’a existé que dans l’imaginaire, inconçu, incréé, là où les méandres se tissent, énergie retombée après des jours entiers de pleine puissance, au rythme de la vie, ce qui vient faucher en plein vol, l’incident, le mode d’une gouvernance instable, tentant un retour à l’ivresse d’un paysage nettoyé, avouant, se débarrassant peu à peu de ce qui encombre, loisible d’être en fonction, libéré mais exténué, ce qui compose le tout, en cours de réparation, par petite dose, parce qu’il est nécessaire de les aborder tous, un à un, quelques minutes chacun, mettant en question les lendemains, espérant que la structure prendra forme, pensée d’abord inversée, miroir du bon pas, à chaque fois, tant de temps pour s’en rendre compte, chassant la peur, oubliant la peine, les devoirs, les promesses, tout le contraire de l’invasion, pulsation de l’invisible, sensualité en gestation, ce qui se travaille dans la conviction, un jour, deux jours, tant de jours, la méthode en amont rejetée, comme un malade incurable pour se taire enfin dans l’immense volupté du désir, amant d’une nuit, l’écriture, si douce, relaxante, expérience d’un non-dit, saveur sucrée témoignant de la valse des lèvres, langue se penchant sur l’indicible, inventant un nouveau corps textuel, étrangeté du discours, accepté, comme tel, cambré, les bras étirés au-dessus de la tête, jambes repliées, ne jugeant pas le devenir, dans la durée, le long couloir de l’inconnu, sortir, s’expulser de la réclusion, administration du court terme, pour repenser l’action comme un contrôle, être seul maître à bord de la singularité, en attente, en formation, conduisant l’énergie déclinante pour garantir à la chute d’être évitée, ailes déployées, le sol encore si loin, pour se poser, pour repartir, chronologie d’un mystère, tourbillon de doutes, pour en finir, pour en finir, pour en finir avec la haine qui s’est injustement retournée sur elle-même, alimentant les virus plantés dans la sève du corps, jusqu’au bout des orteils, empêchant la simplicité d’une marche à travers le plaisir de ne plus être possédé.

Monday, November 28, 2016

Univers déployé de l'imaginaire



Univers déployé de l’imaginaire quand les grands tourments viennent de traverser plusieurs heures d’incertitudes, pour finir là, inchangé, après avoir lutté contre la culpabilité, trop de souvenirs remués, une volonté passive de se laisser conduire dans une image d’isolement, en route, pourtant, vers un monde déjà quitté d’idéaux trompés, fruit du paradoxe de l’addiction, aimer comme espérer, au bout d’une chaîne, à la croisée des souffrances, le signe qu’une force a agi, une confiance retrouvée grâce à l’honnêteté, de fait, de nouvelles amitiés liées pour s’adresser en dehors de fictives allusions, s’il avait été possible, plus tôt, de mieux adapter l’exigence, de faire que tout recommence à un niveau accessible de l’écoute, pour que l’exercice redevienne un moment choisi, la phrase s’immisçant dans son propre décor, mue dans sa propre action, le sujet apparaissant au détour d’une vision, ciel voilé, fraîcheur de la fin d’une saison heureuse, le long des jambes, un point d’étape de l’ascension, quand tous les dangers sont passés, au bord d’un lac, fleurs blanches éparpillées, une capuche sur la tête, l’air pur de la haute montagne, nageant en pleine nature, l’effort renouvelé pour aller, plus loin, surtout, plus loin, non pour fuir mais pour réussir, collectivement, à conduire la barque des insomnies vers d’autres paysages instantanés, tirés des profondeurs de l’émotion, comme le théâtre ouvert d’une grande plage de forêts intimes, cherchant à traduire en langage poétique ce que c’est que d’avoir été dévasté, bombe insensée, au cœur de l’innocence quand, rescapé, il n’y a plus qu’un verbe : continuer.

Sunday, November 27, 2016

Mireille Calle-Gruber

De livre en livre tout reprendre, une fois encore, une vie encore, une œuvre entière, écrire, afin de refictionner le monde au présent de la page, présent indicatif qui est la seule temporalité du geste d'écrire. Et le temps du vivant — abîme et renaissance.

Écrire : ce qui ne meurt pas.

Écrire : c'est ce qui ne meurt pas.

Tuesday, November 22, 2016

Nouveau champ de l'insoluble



Nouveau champ de l’insoluble où il devient précieux de se retrouver, brouillon d’un pire s’améliorant, mieux équipé pour entrer dans la durée, comme un jeu de piste, truffé d’énigmes, où l’apparent ne reflète que la partie infime d’un tout agissant en profondeur de l’être, où se croisent des racines non jugées, passant sans angoisse des zones qui, ailleurs, autrement, sans prise en compte de tous les autres, absents, seraient une fiction de l’échec alors qu’elles nourrissent l’expérience.

Sunday, November 20, 2016

Hélène Bessette

Elle décide de s'occuper. De s'agiter. De s'énerver. De s'exciter. De commander. D'exiger. De se promener. De regarder. D'examiner. De juger. De classer. De condamner. De rejeter. D'exalter. De comparer. De calculer. De dépenser. De recomposer. D'obtenir. De se souvenir. De recueillir. De maintenir. De parvenir. Elle décide de vivre. L'argent absent, elle se décide pour l'argent. Elle remplace les lettres du cœur par les opérations de la tête. De sa jupe en tergal, de son sweater en orlon, de son chemisier en crylor, de son mouchoir en rilsan, panonceau ambulant, la voici déterminée.
Vêtue de son manteau en arraché, en peigné, en croisé, en doublé, elle décide de se mêler à des foules qui là-bas se croisent.
Elle veut parler. Questionner. Répondre. Demander. Expliquer. Acquérir. Dépenser. Acheter ou renoncer. Disputer avec une vendeuse. Qui devenue un bref moment l'amie-ennemie, l'ennemie-amie, entrera dans sa vie.
Dominer son monde, le monde, des mondes. Et la situation.
Ne dominant plus dans les affections, elle dominera des situations.
Le verbe dominer est de toute évidence, le verbe numéro 1.
Le verbe champion. Super-vedette.
Le verbe à sensation.

Friday, November 18, 2016

Tous les errements de l'âme



Tous les errements de l’âme, partout, dispersés, témoins d’une profonde nostalgie, commençant à éclaircir comment la poésie du discours s’est faite enclave dans le corps-même du texte, à quel moment elle a répondu à l’appel déchirant d’un instinct de survie, le jour où un lieu s’est mis à évoquer l’existence possible d’un être habité des innombrables lectures de l’autre, sans crainte de vouloir cumuler, de vouloir dépenser, d’assouvir passionément la constance du désir, la chorégraphie de l’amour, la joie de se lever, en musique, de rire d’abord, de partager, d’entrer dans des pièces aujourd’hui remplies d’une nouvelle histoire où un seul personnage fait foule, variation infinie d’une image reconstituée.

Monday, November 14, 2016

Celui qui s'est tellement avancé que l'écriture résonne



Celui qui s’est déjà tellement avancé que l’écriture résonne, comme supérieure, comme dimension qui échappe à ceux qui la reçoivent malgré eux, quand la pensée agit, travaille, construit, que le monde visible ne devient qu’une conséquence, qu’un mouvement s’articule en profondeur de la vie, ni céleste, ni souterraine, mais simplement autre que ce qui est directement perceptible, parce que les mots trouvés se sont plus justement adressés à celui qui s’est, aussi, avancé, au moment le plus juste, après avoir lui aussi traversé la première antichambre de l’intime où il s’est apaisé, laissant, en les livrant au silence, les égards infondés, les attentes démesurées, voyant la pureté de relations saines établir la source d’une nouvelle soif, se souvenant des heures partagées, des discours au passé, immédiatement ailleurs, autrement plus sensible et plus rayonnant, admirant la souplesse de l’esprit, comme en voyage avec des images éphémères, dans la douceur du réel, entier, écoutant la musique naître du corps, la désirant infiniment continue, prolongeant l’attention d’une sensibilité captivée, surprise qu’un sens soit dessaisi au profit d’un autre se formant, peu à peu, au fur et à mesure que la phrase se déroule, lue, entendue, aperçue, comme un visage resté sur un quai, comme un regard croisé, comme un double espéré, même tenue, même attitude, presque au même endroit au même instant, plongeant les mêmes égarements dans les mêmes égarements, se soutenant quelques secondes, se souriant timidement, la rencontre et la séparation comme une seule donnée, quand un deuil immédiat foudroie l’émotion, qu’un regret suit l’espoir de tellement près que l’impensable s’oublie sur le champs.

Sunday, November 13, 2016

Hélène Frédérick

Un corps est trop étroit pour tout contenir. J'ai beau rester sans bouger sur le fauteuil, quelque chose me secoue : mes propres battements de cœur. Ce n'est pas le cœur, c'est Je qui bat, je bats à petits coups réguliers, et je m'interroge : qu'arrive-t-on à glisser de si puissant dans un personnage fictif qu'il se mette à susciter en nous un désir de chair ? On manipule l'argile de l'absence depuis si longtemps qu'on en obtient les formes d'un homme s'agitant, changeant, plus vivant qu'un homme.

Tuesday, November 8, 2016

Travailler la pauvreté de la phrase



Travailler la pauvreté de la phrase pour qu’elle ne trompe plus l’esprit qui la dévoile, d’un chemin de racines, tracé de l’irrégularité, à l’humeur de l’instant, rappelant que l’expérience s’est maintenant suffisamment engagée pour que l’échec ne fasse plus peur, car d’idéal en soi, de beauté pure, il n’en existe qu’à l’état de nature, d’un vent qui a soufflé, d’une pierre qui s’est posée, de la conviction d’une mort annoncée, comme l’écriture d’un destin, n’ouvrant plus d’autres impuretés que celles que jette un peintre insatisfait, pour que le rejet soit un geste créateur, se repousser, honteusement, parce que le mot qui s’est glissé révèle trop, parce qu’il en dit plus sur l’écrivant que sur le lisant, alors que la puissance de l’écriture est de s’inscrire dans le présent d’un autre, dans l’écriture d’un autre, transposant une manière d’aborder les senteurs d’un monde entourant, les fraîcheurs caressant les bras, les besoins de se voir à travers le comportement d’un autre regardant, ponctuant, avec des pauses, des égarements, des connexions qui n’appartiennent qu’à un seul être, dimension inévaluable de silences dont il ne subsiste aucune trace que ce qui a été réalisé dans la vie, sous forme de ponts, sous forme d’ouvertures de frontières, sous forme de lois, sous forme de manière d’enseigner, de dire, d’informer, de rire et d’espérer.