Sunday, June 19, 2016

Assuétude

Laisser l’image se reconstituer.
Et le désir. Revenir.
Encore lui.
Dans son petit peuple d’espérances.

L’agressivité s’estompe. Les gestes sont plus souples et plus doux. Quand il se place, désormais, il se montre vraiment. Il est là. Concrètement là. Il n’a pas vraiment l’impression d’avoir changé. Et pourtant, il sourit plus spontanément. Aux adresses.

Un corps céleste contre un autre corps céleste.
Deux besoins de se réparer fondant l’un en l’autre.
La déliquescence positive. De deux esprits.
Dans cet autre monde-là, où rien ne se prévoit.
Des mouvements de tourbillon. Des échanges de chaleur. Des précipitations. Les corps s’absorbent, ne faisant plus qu’une seule et même matière. Spirituelle. 

Comme une nouvelle étoile dans l’univers.
Comme une nouvelle vie.

Wednesday, March 30, 2016

Eric Faye

27 mars. Voici quelque temps que dans les parages du campement, une plante extraordinaire m'intrigue.

Le géographe, qui a de solides connaissances dans les sciences de la nature, m'explique qu'en fait c'est la fleur, uniquement la fleur qui est exceptionnelle, même si la plante est rarissime. Regardez-là bien, dit-il, et nous la considérons en silence. Cela fait des années qu'elle est en gestation. Combien ? Je l'ignore. Mais dès qu'elle sera parfaitement épanouie, elle emportera la plante dans la mort. Puis notre silence se prolonge. J'observe cette fleur en chantier. Le géographe ignore le nom de la plante et moi, je m'en moque. Elle me semble belle à toute heure, mais je la préfère le soir ; je dois lui vouer un respect profond pour rester là si longtemps, chaque fois. Souffrez que je m'attarde un peu sur elle. Imaginez-vous que notre Cervantès soit mort juste après avoir terminé le dernier chapitre de son Quichotte ? La plante, elle, ne sait pas ce qui l'attend lorsqu'elle en aura fini de son chef-d'œuvre. C'est là le plus beau ! Elle ne sait pas quand il sera achevé. J'ignore si la plante a conscience de sa propre existence et se sait mortelle. Si c'est le cas, elle doit pressentir qu'elle mourra pavillon haut, dépérira lentement, lentement.

Wednesday, March 23, 2016

Sur un chemin de premières fois

De l’éphémère.
De la fièvre dans les mollets.
Le besoin de danser. L’un contre l’autre.
Aucune main, aucun baiser.
Dans le cou, caressant le visage.
Cela ne se voit pas.
C’est doux.
Respirer, comme murmurer.
Son corps nu, sur un lit.

Il y avait d’abord eu ces regards enlacés, puis ces paroles, délicatement adoucies, chargeant chaque mot d’une tendresse inconnue. Assis, l’un à côté de l’autre, ils se forçaient à ne pas s’effleurer, et à alimenter la conversation pour ne laisser aucune place au silence, mais le rythme des phrases, malgré tout, ne faisait plus que ralentir, et commençait à ressembler à de profonds soupirs. De soulagement. De savourer qu’une frontière vers l’intime venait d’être franchie.
Il s’était levé pour rompre un peu la gêne, feignant d’aller observer quelque chose à la fenêtre. C’était un jardin de début de printemps, gelé et fleuri. Déjà, le temps qui s’écoulait n’était plus habituel. C’était nouveau. Une forme d’interdit.

Il l’avait entendu se lever, s’approcher, à seulement quelques pas.

C’était la première fois. Qu’il allait se retourner pour l’embrasser. La première fois. Qu’il allait sentir sa peau contre la sienne. Enfin, tous les deux, réunis, désormais, sur un chemin de premières fois.



Saturday, March 12, 2016

Moi souffrant

Quelques nuages
Soleil couchant
Un oiseau traversant le ciel
Quelques nuages
Horizon
Mer
Un bateau
Tellement de vent que le bateau vacille
Quelqu'un regardant la mer
Sable
Un enfant jouant sur le sable
Moi, pleurant.

Tuesday, February 2, 2016

Henry James

This freedom is a splendid privilege, and the first lesson of the young novelist is to learn to be worthy of it. "Enjoy it as it deserves," I should say to him; "take possession of it, explore it to its utmost extent, reveal it, rejoice in it. All life belongs to you, and don't listen either to those who would shut you up into corners of it and tell you that it is only here and there that art inhabits, or to those who would persuade you that this heavenly messenger wings her way outside of life altogether, breathing a superfine air and turning away her head from the truth of things. 

Don't think too much about optimism and pessimism; try and catch the colour of life itself. 

Sunday, January 24, 2016

Deuils

Depuis qu’il était rentré de ce long périple à travers Paris, toutes les tâches qu’il s’était promis d’achever, chez lui, étaient restées en suspens. Plus aucun des objets qui l’entouraient n’avaient vocation à être déplacé, classé, rangé, jeté. La vision de l’inachevé constituait le rempart qu’il pensait avoir réussi à dresser autour de lui pour que sa propre conscience inspecte un autre lieu où, il ne voulait pas cesser d’y croire, il trouverait le moyen de reconquérir son envie de vivre. Il connaissait bien, désormais, les signes précurseurs de ses crises d’angoisse, et il fallait s’y préparer, car il venait de vivre une nouvelle agression. Les blessures allaient se rouvrir. Béantes. Il constatait déjà son extrême fatigue après seulement deux nuits d’insomnies, l’impossibilité de se nourrir, l’affaiblissement du corps. Il s’était acheté quelques fruits. Toutes les heures, il avalait une tisane apaisante.

Les sirènes qui avaient témoigné toute la journée que par ici aussi on évacuait des corps entre vie et mort ne cessaient de lui rappeler celles qu’il avait entendues cette nuit-là sur un petit balconnet donnant sur les toits de Paris, pensant soulager le saisissement, au froid, cherchant à comprendre ce qui se passait, recevant chaque minute des messages terrorisés de chaque membre de sa famille lui intimant l’ordre de rester sur place. Il pensait à ces décisions prises. Rester ici comme partir maintenant était aussi peu cohérent que ce qu’ils avaient choisi de faire pour occuper ce temps invraisemblablement long. Il réalisait qu’il était encore en état de choc et, tentant encore de se concentrer sur ce qu’il avait à faire, il ne cessait de se répéter qu’il fallait d’abord réussir à dormir, d’abord, réussir à manger, d’abord, se remettre à marcher.

S’il remarquait que le comportement des commerçants et des passants avait changé, c’est aussi parce que sa propre attitude venait de connaître un bouleversement. Il levait la tête plus en amont. Il y avait une soudaine méfiance, puis, beaucoup de bienveillance dans les regards rassurés. Parfois même, un sourire. Ces regards n’étaient consignés dans aucun des manuels qui enseignaient nos lois, nos libertés, celles des autres, et si deux combattants s'étaient retrouvés face à face en concluant que l’un des deux allait mourir, c’était que le temps leur avait manqué pour analyser les solutions qui auraient pu empêcher la mort d’un autre. Nous sommes pourtant tous les combattants d’une même vie. Il se disait que ses nouveaux regards ne révélant que l’émotion d’un être tout entier allaient permettre que le désir de vie se propage, lentement, dans un rayon suffisamment large pour que la nature sociale emprunte le chemin sur lequel se formerait la bienveillance universelle de l’humanité.

Il sait pourtant que la mort est saisissante. Que le degré de conscience de celui qui sait qu’il va mourir se perd dans l’impossibilité d’en retraduire l’existence. Il sait que tout peut exploser. Qu’il y en aura d’autres. Ce que les images ne disent pas. Ce que l’on pense lorsqu’on est face au danger et que des hommes abattent votre voisin, que vous entendez les derniers râles sans pouvoir crier, sans pouvoir bouger, que vous vous sentez soulagé que le hasard en ait choisi un autre. Il regardait les murs des immeubles et pensait aux corps déchiquetés par les bombes. Aux traces. Au sang. À l’absence de preuves en vie.

Ce Paris-là, à cette heure-là, était inhabituellement vide. En temps normal, il y avait toujours sur les marches un concert d’amateurs. Un public se formait spontanément. Il était essentiellement composé de touristes, mais quelques parisiens du quartier se joignaient à la foule, aussi pour prendre un peu l’air frais de la butte, et admirer l'imprenable panorama. On pouvait voir sans trop réussir à les distinguer presque tous les monuments de la ville. Il y avait tout de même les vedettes les plus saillantes, facilement reconnaissables : la tour Montparnasse et son jeu de lumières ; la tour Eiffel que l’on n’apercevait qu’à un endroit très précis devenu le rendez-vous des cœurs sensibles ; Beaubourg ; le ciel. Des revendeurs en tout genre tentaient de refourguer toutes sortes d’objets clignotants qu’ils envoyaient haut au-dessus de nos têtes, des lasers qui pouvaient frapper des façades d’immeubles parfois très éloignés. Les mieux équipés vendaient des bières fraîches. Ce soir, seuls quelques passants se sont aventurés dehors. La grille principale de la basilique est fermée. On ne peut y accéder que par une autre entrée, sur le côté. Ceux qui n’y ont pas prêté attention déposent un bouquet de fleurs et, sur le perron, un guitariste s’est installé, non pour y faire la manche, mais juste pour écouter sa propre musique. Une musique d’Amérique du sud.

Revoir le paysage qu’il connaît par cœur avec les bâtiments publics non éclairés. C’est ça, le deuil. Le noir immense. Le recueillement. Accepter que malgré ces centaines de morts, de blessés, d’atteints dans leur vie familiale ou amicale, il faut rester attentif aux signes qui marqueront désormais l’humilité de tous face au danger de vivre.

Dans ces lents mouvements de l’âme, la brutalité ne résout rien. Ce qui vient d’être détruit ne sera jamais reconstruit à l’identique. Déblayer les ruines. Faire place à autre chose. Il n’y a plus que le souvenir de ce qui est perdu.

Face à l’humanité amputée, il commençait à s’en vouloir de ne plus penser qu’à son propre deuil. L’agression rappelait bien une autre agression. Et il pleurait, car les symptômes étaient toujours aussi douloureux.

Ici, la nature lui parlait.
Fumer une cigarette.
Écouter le silence.
Le vent, se lever.
La pluie, de plus en plus franche.
La fatigue de la marche cumulée à l’épuisement de la prise de conscience.
Il pouvait redescendre.

À nouveau, il remarquait les restaurants à moitié vides, les quelques courageux en terrasse et, partout, dans les regards, ce jeu de méfiance, de confiance et de bienveillance.

Tous. Se rassurer avec ce que nous étions.

Pour continuer.

Saturday, January 16, 2016

René Char

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule enfin qui compte à laquelle tu acceptes de t’unir
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci

Saturday, December 26, 2015

Vortex temporum - 5

Ce soir-là, on avait décidé de ne pas trop boire, pour avoir les idées claires, mais y avait très certainement trop de trucs déréglés, alors on avait fait n’importe quoi. Le mec se tenait devant nous, toujours aussi silencieux, le froc éventré jeté en bas des jambes. Ce n’était pas particulièrement l’excitation sexuelle qui nous intéressait, mais l’excitation existentielle. Nous étions comme au bord de l’infini, prêts à sauter sans filet et sans ce putain d’élastique qui nous ramenait le pont de la vie en pleine gueule. Clairement, ce mec ne cherchait pas à nous provoquer, et pourtant son comportement continuait à mettre hors d’eux Momo et Manu qui s’étaient mis dans la tête qu’ils allaient réussir à le faire parler. L’étape suivante nous échappait. La passivité du gars ne nous incitait pas à vouloir l’humilier comme nous le faisions avec la plupart de ses semblables. Nous voulions tous entendre sa voix. Nous voulions tous l’entendre crier. Quelque chose venait d’être bouleversé. Pisser sur un mec et partir n’était plus au programme. Nous étions sur un chemin inconnu.


La probabilité que ce soit toi, ce soir-là, était si infime, que je n’y ai d’abord pas cru. Ça ne pouvait être qu’un jeu de ressemblances cherchant à me donner mauvaise conscience au moment où je m’apprêtais à vivre encore le paradoxe d’un désir impossible. Je ne peux pas être ce que tu me demandes. Mes potes vont gagner. Ma société va gagner. Je vais me remettre sur le droit chemin. Il n’y a pas de déviance possible. Je ne peux pas continuer ce qui s’est passé entre nous, ce jour-là. Je ne te suivrai plus chez toi. Tu ne pourras plus poser ta main sur mon épaule. Je n’entendrai plus tes paroles rassurantes. Nous ne chercherons plus à recoller des morceaux de passés en espérant ne faire plus qu’une seule et même vie. Nous ne croirons plus que le destin nous a réunis à l’instant-même où nous pensions que tout était écrit et que nos misères allaient nous conduire à vivre une vie de solitude. Le long baiser que nous avons échangé est devenu éternel parce qu’il n’aura existé qu’une seule fois. Cette étoile, — mon étoile —, va s’éteindre. J’attendais que tu me reconnaisses, que tu gueules « Bilal, qu’est-ce tu fous ? Arrête tes conneries ». Ce n’était peut-être pas important pour toi, ce jour-là. Ce n’était peut-être pas toi. Je ne veux plus me tromper. Ton visage ne me dit plus rien. Je sens la fièvre dans la paume de mes mains. Je ne pourrai pas te sauver. Tu n’es pas au bon endroit. Ici, c’est une autre loi.   

Ça avait commencé par les canifs menaçants passant rapidement à quelques millimètres de ses paupières. Nous voulions déjà tester ses réflexes. Momo mimait aussi de violents coups de boule pour continuer à l’effrayer. À chaque fois que le gars se reculait, quelqu’un expulsait un cri de victoire. Les questions fusaient. C’est quoi l’âge de ta mère ? Qu’est-ce que t’as bouffé hier soir ? Nous espérions encore lui arracher un mot sans passer par la torture. Il vaut mieux que tu parles, sinon, tu vas souffrir. Nous l’avons plaqué contre le mur, les deux bras en croix. Momo et Manu brandissaient leur canif. Si tu dis trois, nous te coupons la veine. Si tu dis deux, nous te coupons un doigt. Si tu dis un, nous ne te coupons rien. C’est toi qui dois choisir. C’est toi le responsable. Trois. Deux. Un. Il fallait prendre une décision. Il fallait que l’un d’entre nous disparaisse. C’était sa vie contre la nôtre. C’était lui ou nous. Le coup est parti presque tout seul.
           
On ne se rend pas compte que tuer quelqu’un, ce n’est pas comme à la télé, qu’il y a du sang partout, que le gars commence à hurler à la mort et qu’il agonise lentement, trop lentement. On croit qu’on va avoir assez de courage pour tirer dans la tête, que seulement un peu de sang va gicler contre le mur et que le moribond va s’effondrer sans rien dire. On croit que ça va être rapide, qu’on va sortir de là comme Spiderman en grimpant le long des gratte-ciels de la cité, qu’on va se retrouver là où plus aucun flic n’ose s’aventurer avec des centaines de potes entrés au paradis des killers après avoir donné son coup de poing dans la vie, après avoir été celui qui décide si toi, toi ou toi, tu as le droit de vivre encore ou si c’est fini pour toi. Le coup est parti dans l’épaule. Le mec s’est mis à hurler. Il s’est jeté sur Manu qui se débattait avec son canif. Il aurait dû s’effondrer, se blottir dans un coin, demander à ce qu’on l’épargne, mais il persistait à tenir sur ses jambes. Il tentait de nous attraper, profitait de ce petit instant de panique pour reprendre le dessus sur la situation. Les coups de canifs lui lacéraient les bras. Le sang commençait à ruisseler. On voyait son visage se déformer sous la douleur. C’était une douleur qu’on n’avait encore jamais vue. Elle était là, sous nos yeux. La vérité criante de notre crime. Le miroir de nos vies. Je ne veux pas voir ta souffrance. Il est trop tard, maintenant. Un deuxième coup est parti, presque au même endroit. C’est quoi ce bordel, putain ? C’est quoi ce bordel ? Nous vivions en direct notre échec total. Ça n’avait rien à voir avec l’idéal. Une voiture qui s’emballe et se jette dans le ravin. Elle aurait dû tomber et s’enflammer. Elle restait suspendue dans les airs, hurlant ses sirènes dans nos têtes. Le mec avait plongé par terre. Il s’accrochait à nos pieds. Le sang commençait à imprimer nos empreintes sur le sol, sur nos fringues. On le sentait monter le long de nos jambes, nous gifler au visage. Tout n’était plus que des taches autour de nous. Des traces. Des hurlements. C’étaient les siennes. C’étaient les nôtres. Nous ne savions plus.

Manu avait lâché l’affaire. Il n’arrêtait plus de dégueuler dans un coin et commençait à gémir. Momo, lui, s’était barré en hurlant putain, putain, mais putain, qu’est-ce que c’est que ce truc ? Ce truc ? C’était un spectre, mais il n’avait pas le visage de ce qu’on nous avait décrit. Il ne s’était pas liquéfié devant nous ne laissant plus apparaître que son squelette. C’était un corps hurlant, une âme qu’on poussait là où il n’était pas prévu qu’elle aille. C’était aussi des odeurs envahissantes. Nous ne nous attendions pas aux odeurs. Nous ne nous attendions pas à ce que la mort sente quelque chose. Ça sentait la cave, la pisse de rat, le vomi. Il n’y avait plus rien de réel. Qui a tiré ? Qui a tiré le troisième coup, là, dans le bas du ventre ? Qui a tiré le quatrième, le cinquième ? Qui a appelé la police ? Pourquoi sont-ils déjà tous autour de moi, alors que j’ai l’impression qu’il ne s’est passé qu’une seule seconde entre le moment où je t’ai rencontré et celui où le grand black m’a collé au sol, la gueule dans le vomi de mon pote ?

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Friday, December 25, 2015

Mathieu Riboulet

Les chemins de France ne sont guère plus aisés à parcourir que les chemins d'Allemagne, car si le souvenir de Valmy s'efface, il faut encore porter Verdun, il faut aussi porter Vichy. Aurais-je couché, aurais-je collaboré ? Et si j'avais été Allemand, aurais-je filé en 33, tenté de résister de l'intérieur, été déporté comme rosa Winkel, ou au contraire aurais-je été enrôlé, conduit à tuer, voire à exécuter, me serais-je glissé dans l'opportunité nazie de faire quelque chose de ma pesanteur ? Après tout, ces basses œuvres ont bien été exécutées par des hommes, c'est-à-dire vous et moi, pas par des dieux ni par des animaux — comment s'exonérer, où vivre, pourquoi s'aimer ? On a toujours plus ou moins le sentiment d'être joué par l'Histoire, alors que c'est nous qui la jouons, n'est-ce pas ? Comment se saisir du lien invisible que tissent nos consentements entre nos volontés, nos désirs, nos pulsions, et nos haines et leur expression publique, collective, historique, et comment, le cas échéant, le trancher — l'attraper d'une main, de l'autre saisir l'épée, se pencher pour le maintenir au sol, s'assurer que quelque chose rompt et continuer sa route ?