Sunday, October 9, 2016

Régine Detambel

Un être ne peut se comprendre, se libérer, répondre de soi que dans la mesure où il a conscience de se produire soi-même, où il se vit comme sujet de son existence. C'est pourquoi la lecture des grands textes est hautement réparatrice. Quand la bio-médecine a fait de vous un corps-machine qui ne répond plus et vous plonge dans le noir, quand vous êtes réduit à un organisme suspect et brutalement exclu du monde par ces expériences intimes que sont le vieillissement ou la solitude, qui vous isolent et vous terrifient, la lecture est là pour vous réinsuffler du souffle, du désir et du sens.

Tuesday, October 4, 2016

La pleine lune se lever


Une église sonne minuit. Transforme le paysage. Au bord du sommeil, ne voulant pas céder à l’inconscience, testant la force de la pensée, contrôlant l’insomnie, s’offrant encore du temps ailleurs, se laissant conduire par les sensations, pensant à l’instant créé. Il faudra se lever et recommencer, essayer d’en finir avec les addictions, essayer de comprendre les obsessions, la nécessité d’inventer, pour masquer, comme un long deuil du langage, s’occupant du moindre détail, point par point, jusqu’à se sentir presque entier, ne répondant plus qu’à sa propre temporalité, parce qu’il n’y a rien à raconter. C’est fini. C’est passé. Le crime a eu lieu. Le criminel a créé une victime et l’a laissée pourrir, vivante. Dans le marasme de l’impureté. Image toujours présente, pour vérifier, pour saisir encore l’intime, l’exposer, reproduire le geste jusqu’au bord de l’infini possible. Continuer ce qui a fondé le lien, se souvenir du pacte. Image heureuse qui surgit, riant de surprendre, tapant des mains, se souvenant d’un bon vieux temps, feignant de se rendre compte de ce qui a changé, et le monde, tout à coup, presque impossible de se garer, même sur le grand parking. Et lui, toujours là, et elle, toujours là, et ce bâtiment tout retapé, et celui-ci en construction. Les questions fusent. L’image sait déjà qu’elle a gagné. Que la journée de la victime est foutue. Ça se voit dans la façon de ne pas regarder en face, de toujours baisser les yeux, de ne pas intercepter le florilège de questions pour juste demander, fut-ce en hurlant, de cesser. La victime, honteuse, déjà prostrée, tente de se défaire de l’image, mais l’image ne croit pas aux adieux. Elle continue de rire, de suivre, de poser des questions, jusque là où la victime va, parce qu’elle sait que c’est en insistant un peu qu’elle aboutira à ses fins. Elle sait que le cœur de la victime accélère, que le temps est long d’attendre que le moment arrive, inchangé. L’image ne rit plus. Le regard est fixé sur la victime. Au bord de la falaise. L’eau ruisselante, ne respirant plus, tête serrée, jusqu’au vertige, le cœur battant à rompre les os, des couteaux partout déchirant la poitrine, devant, derrière, coups dans les jambes, corps obligé de se tendre pour ne pas s’effondrer, râle de moribond, confondu. Comme un exorcisme. Les douleurs de la tension excessive du corps laissent des courbatures sur la mâchoire, dans le dos. La respiration se radoucit. Marcher. Ne plus rien prévoir. Travailler les confusions. Les points communs. Ce qui permet de se sentir libre à chaque instant. Une barrière a été franchie. Encore. Le corps ne l’accepte pas. Un étau serre la tête. Le temps n’est plus qu’une punition. La poitrine enfoncée. Le dos souffrant. Regarder l’horizon. Les couleurs du ciel changer. La pleine lune se lever.


Sunday, October 2, 2016

Jean-Claude Mattrat



Le sens de l'anagramme     se mélange dans la mer

l'anglais a une farce    la langue française
acheter français     farce anarchiste
l'altérité     littérale
le cri fait     l'artifice
à l'atelier     la réalité

la référence     a créé l'enfer

dans les nuages     l'anus des anges
la lecture      l'acte relu
le verbe incarné    écrin vénérable
amour calme     caramel mou

la vérification     la foi craintive

la science     se calcine
l'éducation     la conduite
charité lente     la chrétienté
art, librairie     l'arbitraire  

la peinture     la tripe nue

saloper     la prose
rien à faire     ni à refaire
l'or est bien simple     si le plomb est rien

le sens de l'anagramme     la merde sans mélange

Friday, September 30, 2016

Le compagnon évaporé

Il explique qu’il est le roi, ou comme le roi, qu’il est à la recherche d’une émotion perdue, que c’est là sa seule quête, depuis vingt ans, parcourant le monde avec toujours la même sensation de n’appartenir à aucun lieu visité. Partout, il assiste à l’éveil des sens, mais il n’en sent aucun qui le concerne directement. Il est peut-être condamné à errer. Le compagnon propose au roi de rester quelque temps. Il y a une longue rivière calme bordée d’arbres. On peut s’y promener. Au port, les gens sont simples. Il pourra se fondre et tenter de comprendre ce qu’il y a à trouver. Il suffira de ne rien dire. Le peuple, ici, n’interroge pas. Il n’aura juste qu’à écouter. Il accepte, laisse de longues minutes de silence s’installer, se tournant vers la fenêtre. Il regarde au loin. Sa voix se fait entendre, peu à peu, comme un murmure. C’est comme une chaleur permanente dans la gorge, comme si le corps était constamment épuisé. Le temps n’a plus de fonction. Il ne pense plus qu’à la sueur qui coule le long de son visage. Son dos semble ne plus rien pouvoir supporter. Il lutte pour ne pas s’avachir. Chaque matin, il pense qu’il y arrivera, mais il n’y arrive pas. La tentation est trop forte. Son cœur bat tout à coup plus rapidement. Il se tait. Le ciel est déjà rose. Quelques oiseaux s’affolent. Le vent se lève. Le murmure de la confidence reprend lentement. Il a la poitrine affaissée. Un goût métallique dans la bouche. Prendre de l’air est un effort constant. Il évoque une vague émotionnelle qui prend sa source en bas du ventre, remonte lentement. Le compagnon lui prend la main. Le roi se blottit. Il relève la tête, plonge son regard dans celui du compagnon. Un regard doux, un regard compréhensif, un regard heureux. Le roi va s’asseoir sur un lit, puis s’allonge au-dessus des couvertures. Il parle de plus en plus doucement, porte la main sur son ventre. Il dit que c’est là que la douleur se concentre. Le compagnon s’est assis près du roi. Il lui passe la main dans les cheveux. Le roi se déplace pour poser sa tête sur les jambes du compagnon qui lui dit qu’il restera avec lui s’il le souhaite. Le roi le remercie, et accepte. La nuit est profonde à présent. Le vent continue de souffler. La lune trône dans le ciel. Un ensemble d’étoiles forme un étrange triangle orange. Le compagnon murmure à l’oreille du roi qu’il aime se promener en forêt, qu’il sent dans ces moments-là qu’il appartient à quelque chose. L’été, parce que les températures le permettent, il y reste longuement. Il sent que le lieu est habité. Les feuilles et les brindilles au sol, les troncs arrachés, les marais, les profondes odeurs fraîches, tout lui parle. Il ne fait qu’écouter. Le roi demande au compagnon s’il l’emmènera dans ses forêts. Le compagnon sourit et lui dit que non, il ne l’emmènera pas, mais qu’il pourra aller s’y promener, seul. Chacun a sa propre forêt. C’est le lieu le plus intime qui existe. Mais il faudra qu’il fasse attention, car il y a des dangers. Partout, dans le monde, il y a des dangers. Un lieu sans danger n’existe pas. Les marins ici parlent de trous dans la plage, alors que l’on peut la voir s’étendre parfois sur plusieurs kilomètres, et marcher de jour sur l’estran comme étant déjà un peu dans la mer, mais la nuit, il y aurait des trous. Les marins disent qu’on ne les voit pas, mais que eux nous voient, comme s’ils étaient une partie du vivant, une partie du conscient, comme si quelque puissance extraordinaire invitait le corps à disparaître, comme si la nuit avait ce pouvoir que n’a pas le jour de mener jusqu’au bout le désespoir, au point où il serait irrésistible de céder au noir, de ne laisser aucune trace. C’est sans doute cette limite-là que l’on cherche. Son propre danger. Trouver le lieu où il semble possible de se dévoiler. Le silence s’installe à nouveau. Les mains caressent les corps dans la douceur de la nuit. Les pensées redeviennent individuelles. Chacun dans sa propre forêt. Le roi murmure qu’il connaît des lieux sans danger. Ce sont les lieux de l’imaginaire, contrôlés par la pensée. C’est là qu’il s’est fait roi. Qu’il a créé son compagnon, qui s’évapore.


Monday, September 26, 2016

L’intime rendu inaccessible



L’intime rendu inaccessible, fortifié, dompté, au cœur de la beauté, dissonance de l’âme, silences admis, aller sans retour, un pas de plus seulement, pour aider, pour s’aider, pour être là pour quelqu’un, ouvrir la porte, laisser entrer l’air, position incommode, continuer malgré tout, trouver la pulsion du renouveau, sans pause, sans heurt, sans malaise, sans contrainte, sans oubli de soi, se montrer entièrement, en confiance, puisque le temps est délimité, que les mots sont remplacés au fur et à mesure que la pensée s’inscrit, qu’il n’y a à présent qu’une seule émotion à transcrire, à adapter, à fusionner en un même corps pour faire naître l’individualité, la faire rayonner dans le flux continu d’une même vie, quand plus rien ne freine, plus rien n’empêche, que les chaînes sont rompues, esclave libéré, envol dans un ciel étoilé, fin de lune, fin d’un cycle, vécu comme l’aboutissement d’une force interne mise à profit pour sentir l’étendue de la nature de l’être sensible, creusé dans un tout désormais défini, proche de la plénitude, satisfait de sa propre existence.

Sunday, September 25, 2016

Claude Royet-Journoud

On se demande toujours pourquoi un poème se finit. Il existe quand on le reconnaît, comme on "reconnaît" un corps à la morgue. C'est une chose à la fois affreuse et étrange. C'est quand cela se détache. Tu reconnais quelque chose qui est absent, qui est soustrait au moment même où le poème est suffisamment anonyme pour que tu le signes.

Thursday, September 22, 2016

Cœurs ouverts



Cœurs ouverts de chaque côté, pour disperser l’énergie, la distribuer à l’inconnu, ou pour la concentrer, profiter des barrières franchies, du ralentissement de l’angoisse, un titre et le vide, ou un contenu sans titre, et tel un jugement de valeur, préférer se tourner vers le livre, vers la matière, vers le savoir être avec soi-même quand les événements de la vie continue ont mené à une nécessaire séparation, un nécessaire isolement, un repli non pas pour offrir plus, mais pour offrir mieux, un instant plus court mais plus dense, plus intense, plus précieux, de ceux qui resteront comme des points référents de ce qu’il est possible de partager alors que l’épuisement d’une autre réalité n’aurait fait que détruire la fragilité d’une illusion, d’un mensonge, battis sur le sable des non-dits parce que la vision déchéante est devenue insupportable, parce qu’il est trop tard, parce que le temps qu’il faudrait pour réparer n’est pas disponible, parce qu’il faut se consacrer à d’autres œuvres en cours, traitant du même sujet, las qu’il revienne à chaque page tournée, sous toutes ses formes, atrophié, amplifié, caricaturé, se faisant personnage dont il faudrait s’occuper constamment, remplir le vide de toutes ces heures perdues à ne rien faire qu’attendre qu’un avenir meilleur s’accomplisse comme si l’autre était seul responsable de l’apathie, comme s’il était devenu trop douloureux de s’arracher à sa propre condition pour échapper à ce qui sert d’oubli, pour s’élever dans la grâce d’une pleine conscience, s’avouant enfin n’être rien pour personne, pour vivre entièrement le rassurant détachement qui articule une saine création.

Sunday, September 18, 2016

Claude Royet-Journoud

Une extrême maladresse préside à tout cela. Je veux dire à l'élaboration d'une forme. Cette maladresse en est le cœur.

Friday, September 16, 2016

Robe sensuelle



Robe sensuelle, tissu couleur chair couvrant les bras, voile noir et léger sur le torse laissant deviner la sculpture ronde et fine des seins que tous les regards désirent, qu’ils soient femmes ou qu’ils soient hommes, volontairement discrets, captivés, capturés, comme si la présentation de la beauté se faisait unanime, douceur de l’éternelle divinité, s’élevant sur son char mythique, noble, sereine, les bras chargés d’enfants, faisant sens dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses paroles, forteresse de la neutralité, expression juste du bien, sur son passage, à sa vue, figeant l’émotion intégralement, cœurs transformés en rochers où vient fouetter la grande marée, gifler la vague, souffler un vent démesurément puissant, arrachant toute forme de vie, végétale, animale, eaux ruisselant dans les aspérités, violemment désolées de n’avoir plus qu’à se fondre dans l’immensité profonde d’un océan de larmes.

Monday, September 12, 2016

Au bout d’un pinceau fin

Au bout d’un pinceau fin, aquarelles bleues et roses, effet de flou, silhouettes fines, noires, comme des ombres allongées, semblant seulement observer, les unes à côtés des autres, ensemble, dans un même paysage, presque par hasard, d’une même famille, d’une même constitution, faites par un même artiste, assis sur un tabouret en tissu, depuis vingt ans, par tous les temps, ne faisant que deviner la foule plus ou moins dispersée qui circule derrière lui, s’arrêtant, photographiant, plongeant le regard le long des tracés courbes, s’étonnant en silence de la beauté des couleurs, du grain du papier, parcourant les autres toiles achevées, aimant l’une, puis l’autre, préférant tel format et, devant le prix, à cause de la pluie, se détournant presque honteuse de n'en pouvoir emporter qu’un souvenir imprécis.