Saturday, November 14, 2020

Chroniques de l'invisible - 314

Nuit troublée. Comme un premier soir. Après les complies, nous rentrons ensemble jusqu’à notre chambre. Dernières paroles et derniers chants. Seuls moyens de se dire bonne nuit. Avec nos voix. Parce qu’il y a le retour, notre préparation. Je me surprends à vouloir être moins pudique. Comme lui. Il remarque la différence, me sourit. Il m’observe longuement. Gestes simples, techniques. Le regard dit bonne nuit. Et le sourire. Merveilleux. Je me couche avec ma liseuse. Ainsi je peux éteindre ma lampe de chevet. Ma lecture est dissipée. Ma journée défile dans mes pensées. Je revois Gabriel les mains en croix face à moi. Le désir est très intense. Face à moi. Le réel. Les mots ne peuvent être dits. Loi du silence. Pensées de plus en plus vastes. Je cherche. Dormir peut-être. Je ferme ma liseuse. La présence de Gabriel encore plus douce. Je l’entends respirer. Je suis prêt à rompre le silence. Je dois tenir, résister. Sur le dos, les mains derrière la nuque. Éviter tout mouvement. Je ferme les yeux. C’est moi que j’entends respirer à présent. Torture d’un délice infini. L’imagination prend le relais. On ne peut pas. Il ne le pourrait pas. Sa discipline l’interdit. Il doit lutter aussi, à sa manière. Il a dû trouver un moyen. Je rouvre les yeux et tourne la tête vers lui. Le regarder m’inspirera. Il se détourne de sa lecture, m’observe longuement, me sourit. Il doit savoir. Je rallume ma lampe de chevet, me lève, troublé. Je prends mon cahier, mon stylo, m’installe au bureau. J’allume là aussi. J’ouvre mon cahier. J’écris. Il ne viendra jamais lire ce qui s’écrit. Je ne veux cependant pas que son nom apparaisse. Je ne veux pas que tout cela illustre la banalité que je traverse, gouverné par une nature qui n’a pas lieu d’être ici. J’écris les mouvements de l’esprit.

---

Précédent - Suivant

Friday, November 13, 2020

Chroniques de l'invisible - 313

Tout va compter à partir de maintenant, chaque minute, chaque geste. Imiter en partie puis apprendre à faire sien. Sans surprise, je suis vite intégré à la petite équipe qui prépare les offices divins. Je suis là pour cette raison, principalement. Tout mettre en ordre pour chanter, répéter, trouver une version qui plaît. Si un élément manque, il est inventé, en direct, et à l’africaine, non écrit. Si ce n’est pas écrit, c’est que cela ne s’écrit pas. La première partie, technique, avec un grand nombre d’informations. Le trouble provoque une immense fatigue, heureuse. Car c’est un travail. Les journées défilent à vive allure. J’apprécie les quelques heures consacrées aux activités individuelles. Rien ne pèse. Dans le silence de la nuit, pensées et écritures sont fécondes. Je m’adapte rapidement au déroulement des journées, commence à comprendre la puissance des cycles imbriqués. Ce qui se répète chaque fois. Ce à quoi on ne déroge pas quotidiennement, chants, prières, horaires. La discipline m’a toujours plu. Je réalise à quel point cela ouvre l’espace créatif. Creatorem cæli et terræ. J’apprends le Symbolum Apostolum comme j’ai appris le Pater Noster (Oratio Dominica), en chantant ma propre mélodie. Cycle d’une journée parfaite, s’insérant dans le cycle d’une semaine, avec le ciel apprécié comme il est, altérant les humeurs, et les oiseaux, et les arbres. Chaque parfum devenu délicieux. C’est mon ciel et ma terre que je crée, mon temple. En dehors des offices des musiques continuent. Elles enseignent. Je ne les oublierai jamais. Je lutte contre l’impatience de connaître déjà le cycle d’un mois et contre le merveilleux désir de passer au projet d’une année entière. Ce ne sera pas possible, un an. Il y aura des obligations à assurer. Alors autant le vivre intensément. Il faudra tout écrire. Des luttes. Lorsque nous avons un peu de temps, j’interroge Gabriel. Nous sommes dans une même chambre. Un espace privé. Sauf situation exceptionnelle, personne n’entre ici. L’abbé tient à respecter cela et tous les moines l’observent. Tu me verras pratiquer à ma manière. Je te verrai aussi. Sans jugement. Je suis heureux qu’il me dise cela. Depuis mon arrivée, j’invente un besoin de sortir pour le laisser à des moments si intimes. Maintenant, je reste. J’aimerais comprendre, qu’il m’aide. Qu’il m’enseigne également. Le chapelet. Que je ne tenais pas particulièrement à partager. Commençons par ça. Ce sont les mystères douloureux aujourd’hui. Je te montre. Mets-toi en face de moi. Nous nous agenouillons l’un en face de l’autre. Il commence. En latin. Je récite avec lui. Au premier mystère douloureux, Agonia in horto, il récite l’évangile de Luc. Et factus est sudor eius sicut guttae sanguinis decurrentis in terram. Il place ses bras en croix, ferme les yeux. Je l’imite. Je pense au sang qui coule dans la terre. À l’ange venu réconforter le Christ. À son angoisse face à la mort. À l’agonie. Les minutes de silence me semblent une éternité. Mes bras souffrent déjà. La voix de Gabriel entonne le Pater Noster puis égraine les Ave Maria. J’ouvre les yeux. Nos haleines murmurées se mêlent. Les Ave Maria sont récités de plus en plus vite. Nos souffles s’emballent. Au Gloria Patri, il baisse les bras et les présentent paumes vers l’avant. À l’Oratio Fatimæ, ses mains se joignent près de sa bouche. Il s’accroupit pour réciter le second mystère. Flagellatio. Évangile de Jean. Au mot flagellavit, il se redresse d’un coup sec et replace ses bras en croix. Ses yeux sont toujours fermés. Je l’imite à nouveau. Le silence ouvre un gouffre en moi. Je sens le fouet sur tout le corps. Mes jambes tremblent. Je me vois agenouillé les bras en croix. Je sens la puissance de Gabriel. Le silence me semble plus long. Vas-y, Gabriel. Vas-y, Gabriel. Mes pensées hurlent. Enfin sa voix que je rejoins frénétiquement, l’aidant à accélérer. Pendant les Ave Maria je ne pense qu’à mes muscles tendus. Il faut tenir. Le Gloria Patri me libère, me soulage. Je joins mes mains avec tendresse pour me consoler. Dimitte nobis debita nostra. Je m’accroupis, m’effondre d’épuisement. Je pense « encore trois ». Je pense « prends ton temps ». Mais Gabriel n’entend pas mes pensées. Coronatio Spinis. Et dabant ei alapas. Gabriel se redresse plus lentement. Bras en croix. Encore des coups. Et l’humiliation. Le silence me semble moins pesant. Je vois des gens autour de moi, rire. Je suis calme, résigné. Ils iront jusqu’au bout. J’entends à peine la voix de Gabriel. Je l’accompagne en pensée. Ma voix intérieure, automatique. Mes paumes offertes, mes mains jointes. Je m’accroupis lentement. Je connais si bien la suite. La voix de Gabriel est plus douce, plus lente. Baiulatio Crucis. Nous nous redressons ensemble. Nous voilà crucifiés. Cette fois, je garde les yeux ouverts. Magnifique Gabriel. Visage aux traits détendus. La respiration lente. Entier dans sa pensée. C’est moi qui entonne le Pater Noster. Il ouvre délicatement les yeux, me sourit, me rejoint. Les Ave Maria s’enchainent lentement, les regards fixés l’un dans l’autre. Gloria Patri. Oratio Fatimæ. Accroupissement. Quelques secondes de silence. La voix douce de Gabriel. À toi. Je récite le cinquième mystère. Crucifixio et Mors. Mon latin imparfait d’écolier, aux accents italiens. Je laisse un silence après Consumatum est, puis me relève lentement pendant la dernière phrase. Et inclinato capite tradidit spiritum. Je ferme les yeux. Calme absolu de la beauté. De ce qui vient de se passer. De ce qui va s’achever. Gabriel commence la série. Je le suis silencieusement. Un dernier bain de sa voix. Je veux savoir comment il va terminer. Je veux aller au bout ainsi, les bras en croix. C’est la fin. Signum Crucis. Je rouvre les yeux. Gabriel accroupi. Je baisse les bras lentement. Ce qui n’a pas besoin de commentaire. Merci.

---

Précédent - Suivant

Thursday, November 12, 2020

Chroniques de l'invisible - 312

Quatre coups dans le dos. Deux fois. Quatre coups sur chaque cuisse. Deux fois. Puis dix coups dans le dos. Nu, bien sûr. La pénitence n’est pas une punition dictée par un règlement. C’est un principe élaboré et délibéré avec le confesseur, lié à un fonctionnement interne. On peut ne pas accepter ce mode de fonctionnement. Si on l’accepte, on l’accepte avec la pénitence. Une pénitence ne peut pas être conçue après-coup. Il n’y a aucun mal dans tout cela, ni de faute grave. Tout cela appartient bien évidemment aux lois communes et à la justice. Un premier mois. Baptiste s’était dit que ce serait une bonne manière de s’immerger. Sa requête était assez claire : être sur place pour étudier le chant grégorien, le voir à l’œuvre au quotidien et l’étudier avec une sorte d’enseignant. L’abbé l’avait accueilli comme il accueille tous les chercheurs. Une habitude ancienne. Avec des doctorants, la plupart du temps. Des prêtres en formation également. L’accueil avait été chaleureux. Les mots de l’abbé identiques. Ici, c’est une communauté qui suit strictement un rythme de vie. L’office, la prière, les repas, le travail, le loisir. Des éléments de compréhension seront renforcés en suivant les offices, mais ce n’était pas une condition. La seule règle que l’abbé demandait que chacun respecte, surtout si on partageait la chambre d’un autre moine, c’était le silence absolu des complies aux laudes. Et c’était le cas. Baptiste allait partager une chambre. Je suivrai l’office divin dans la mesure du possible. Un choix que Baptiste s’était déjà formulé avant de venir à l’abbaye. Lorsqu’il avait découvert l’office divin en établissant les liens avec ce qu’il était en train d’apprendre, il avait voulu voir comment ce qu’il lisait était appliqué. La première messe à laquelle il avait assisté était à Saint-Eugène Sainte-Cécile, parce qu’on y pratiquait la forme extraordinaire en latin. Il voulait l’entendre. Tout s’enchaînait très vite. Aucune musique. Le prêtre avait pris la parole au micro pour les lectures en français et pour formuler son adresse aux fidèles, en français. Incitation à peine voilée à l’illégalité, présentée comme une adaptation de la loi, une astuce. Il suffisait de s’inscrire. La paroisse signerait des autorisations de travail. Une arrogance qui n’avait pas beaucoup plu à Baptiste. Il s’était pourtant mis sur son trente-et-un, plein de désir. Il était rentré sous la pluie, vaincu. Cette si belle église. Où il était venu en tant que musicien pour jouer la messe de la Sainte Cécile à la Sainte Cécile. Les encens l’avaient enivré. Il en gardait un merveilleux souvenir. Ce n’était qu’un trompe-l’œil. Il n’avait pas baissé les bras et s’en était remis aux bénédictines de la basilique. Les vêpres d’abord. Sans commentaire. En musique. Les voix fragiles des sœurs auxquelles répondaient les fidèles. Un jeu de micros conçu pour qu’on ne sache pas d’où vient la voix. La psalmodie douce. Les lectures sans emphase. C’était très beau. À la fin de l’office, les sœurs sortent. Sans commentaire. Elles ont juste apparu le temps de l’office. Elles ont donné une expression au texte. C’est la nuit où Baptiste a le plus cherché d’informations concernant les psaumes. Les fameux psaumes. « Ma manière vient des psaumes ». Alors, il faudrait que Baptiste les étudie. L’office divin permettait d’en faire le tour en un mois. Un mois. Un format tout à fait accessible. Dès le lendemain, il commandait des ouvrages répertoriant les deux éléments mouvants de l’office : les hymnes et les psaumes. En les attendant, il continuerait d’apprendre en autonomie, et à découvrir l’office des bénédictines. Aux laudes. Accompagnées par le psaltérion, si délicat, les voix douces emplissent le chœur, soulèvent l’air d’une tendre et légère mélancolie. Un bonheur simple entièrement composé, un plaisir quotidien offert. J’aimerais remercier les sœurs, leur dire à quel point je trouve cela très beau. Je peux les remercier en leur offrant du temps. Ce qui se voit un jour, tout à coup. Un panneau où s’inscrivent les fidèles pour aider à la perpétuité du sanctuaire. Je viendrai une heure adorer. Trois jours. J’inscris pour la première fois le nom que l’ange m’a donné. Baptiste. Original pour quelqu’un qui ne l’est pas, baptisé. La raison pour laquelle je ne vais pas à la messe. À cause de la communion. Blessante. Elle est ce que je ne peux pas atteindre, là où je ne peux plus me soumettre. Je dis cela à l’abbé sans retenue, comme une confidence. Je suivrai l’office mais je n’irai pas à la messe. Mes premières complies chantées. Dans ma propre chapelle. J’avais trouvé les partitions des hymnes et l’antienne de la Vierge. C’est si beau. Te lucis ante terminum. Et le Salve Regina. Le dernier son d’un jour. Premier jour. Les gestes sont simples. Gabriel ne se formalise pas de ma présence. Il se change sans pudeur et se prépare pour lire dans son lit. Je ne lui souhaiterai même pas bonne nuit. Je ne lui dirai pas bonjour au réveil. Nous avons à peine été présentés au dîner. J’imite les gestes de Gabriel. Me change avec plus de pudeur. Me prépare à lire dans mon lit. Les mots du texte se mêlent à mes pensées. Le silence provoque cet événement. L’espace d’une conversation intime, un dialogue avec soi. Je m’endors dans la douceur, dans la présence d’un autre. Nuit sans rêve. Réveillé à l’aube, je n’ose pas me lever. Il faut sans doute attendre. La première cloche. Gabriel se lève, se dirige directement dans la salle de bain. L’eau, la préparation. Sortie de la salle de bain la serviette autour de la taille. Changé sans pudeur. C’est ce que je fais à mon tour, avec plus de pudeur. Gabriel ne m’attend pas. Dès qu’il est prêt, il sort de la chambre. Le rendez-vous est à la chapelle. Les moines en prière attendent. L’heure juste. De l’invitatoire puis des laudes. En français et en latin. Je retrouve les mots que je connais, des chants que je connais. L’hymne du jour, les antiennes et les psalmodies. La joie de vivre qui entre par le vitrail blanc de la chapelle, diffusant les couleurs de l’aube, au mouvement de la terre, au ciel s’éclairant. Dès la sortie de la chapelle, Gabriel vient me parler. Il pose beaucoup de questions, propose son aide, dit qu’il est heureux de partager sa chambre, donne des détails sur l’organisation de la journée, la préparation des offices, des hymnes, des antiennes. Nous allons ainsi jusqu’à notre chambre. Je pose à mon tour des questions. Gabriel était là depuis bientôt quinze ans. Il était venu pour sa formation de prêtre, mais il n’était pas reparti. La vie lui plaisait ici. Elle lui suffisait. « Toi aussi, tu auras du mal à partir », m’a-t-il prévenu. Quinze ans. L’abbaye et son monastère n’avaient pas beaucoup changé. Les bureaux étaient pleins d’ordinateurs. Les services de recherche, d’édition. Une petite entreprise. Ici, les gens passent, restent, partent. Le lieu était là, évoluant plus lentement que les hommes. Il y avait eu quelques périodes brutales, tout de même. Des destructions. C’était avant. Depuis quinze ans qu’il était ici, rien n’avait changé. À part lui, peut-être. Il souriait à pleines dents. Recommençait à me poser des questions. « Je vais essayer de suivre au plus près la vie monacale. Sauf les messes. » Je n’explique pas. C’est un peu comme les repas au foyer. Ce sera ma pause, ma récréation. Gabriel est curieux de savoir jusqu’où je vais aller concernant les pratiques en vigueur ici. Je ferai ce que je dois faire, dans la limite de ma foi, sans doute. Il me demande de lui expliquer. Je lui montre mon chapelet. Une quête spirituelle qui a duré de longues années, passant par différentes pratiques, parfois ésotériques (je n’ai tué aucune chèvre). Un jour, un chemin s’ouvre. Je comprends mieux l’esprit, le ressens mieux. Je suis plus sensible à ce qui m’entoure, y compris la nature. Je reconnais mieux l’ancien, la racine. Une forêt. Une source. Un rocher. Tout ce qui a fondé. Tout se relie à Guérande, lorsque j’entre dans la collégiale. Il faut apprendre encore. J’écris intensément pour trouver le sujet. Mon précédent livre était une acceptation, la fin d’un cycle. Je voulais une révélation. Celle-ci me convient parce qu’elle est musicale aussi. L’écrit et la musique au service de la spiritualité. Maintenant, je prie tous les jours. Je voulais vivre cette expérience, qu’elle m’enseigne et qu’elle me transforme. Gabriel a l’écoute d’un prêtre et le regard d’un amant. Je suis profondément touché par son attention.

---

Wednesday, November 11, 2020

Chroniques de l'invisible - 311

Baptiste. C’est un peu son histoire finalement. Toujours sérieux avec tout ce qu’il entreprend. Il y avait bien eu quelques signes précurseurs. Il n’y a qu’à voir sa photo de communiant. Un ange descendu sur terre aux côtés d’une marraine qu’il s’était choisie, qu’il appelait Ma Reine, et de son parrain de baptême également parrain de son père. Une tradition dans les familles nombreuses. L’aîné était le parrain d’un plus jeune. Le père avait choisi un autre parrain pour l’aîné de Baptiste, celui de ses frères qui porte le nom de son père. L’aîné de Baptiste porte déjà le nom du père de sa mère. Des noms que l’on donne par tradition, par respect, qui inscrivent le destin d’un être qui n’a rien demandé. Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit. Baptiste. Sa première venue à Notre Dame de Lourdes. Il était resté une heure à prier, revenu plein de bijoux de pacotille à l’effigie de Bernadette. Sans doute ce qui l’a le plus troublé en prenant le chapelet qu’un passant sortant du tramway avait ramassé au sol et accroché à un arbre comme on le fait souvent avec les objets trouvés au sol pour que la personne qui l’a perdu le retrouve si elle repasse sur ce chemin. Ce n’était pas un vol. Le chapelet était perdu. Il aurait pu finir à la poubelle ou finir blasphémé. Baptiste répondait à son désir qui venait de naître. Il me faut un chapelet. Il s’était déjà bien renseigné. Il était prêt mais n’osait pas entrer dans un magasin religieux. La prière lui avait plu. À Saint Pattern. Vannes. Il y était venu pour deux raisons. D’abord, visiter un magasin dit ésotérique où il était sûr qu’il allait trouver des cartes de tarot. Puis aller dans cette église consacrée à l’un des sept saints fondateurs du culte orthodoxe de Bretagne. Il voulait voir la statue de Tugdual. À Saint Pattern, c’était l’heure du chapelet. On rit parfois de cette bonne vieille pénitence : vous me ferez trois Notre Père et dix Je vous salue Marie. L’entendre, c’est tout autre chose. Au bord du chant, l’assemblée récitait. Une voix d’enfant entonnait chaque début de prière. Dix Ave Maria. Puis encore dix. Puis encore dix. Ponctués de Pater Noster et par l’annonce de mystères. Un bouleversement. D’autant que Baptiste s’était refusé d’assister à la messe du monastère de Saint-Dolay, dans le bois sacré. Les sœurs vêtues de noir hurlaient sur les fidèles. Il fallait retirer ses chaussures à l’entrée. Il était parti. Là, on lui offrait. Un direct. Il se renseignerait de retour à Paris, et il s’était renseigné. Deuxième chapelet auquel il assiste par hasard. Notre Dame de Clignancourt. Il y va souvent tellement il trouve belle la chapelle de la Vierge. Les fidèles arrivaient. On distribuait de quoi ne pas être égaré. Sortir aurait été impoli. C’était très différent de Saint Pattern. Plus directif. L’animatrice incitait chaque présent à prendre en charge un cycle entier par une simple « Notre Père » lancé après la lecture d’un mystère. Quelqu’un se décidait. C’était aussi très émouvant. D’entendre la voix de chacun, fragile ou lente, faible, si singulière, la voix unique qui en son timbre prenait corps. Je ne pourrai jamais faire cela. Réciter avec les autres. Faire avec et comme tout le monde. D’autant que ce qui me plaît, c’est le Sanctum Rosarium, le latin, la langue éducative pour apprendre ce qu’il y avait avant la traduction, ce que cela pouvait provoquer d’aller dans une langue étrangère mais aussi racine d’une très grande partie de ce que je suis. Il faudrait connaître les prières par cœur. Pour l’Ave Maria, cela avait été facile. Le Pater Noster avait un peu plus résisté. Il l’avait appris sur la plage de Dieppe au lever du soleil. Les falaises effondrées. Et pour y arriver, il s’était mis à chanter, à créer une mélodie pour aider la mémoire. C’est son Pater Noster. Qu’il chante aux offices. Qu’il se récite pour son propre chapelet quotidien. Le chapelet trouvé avait procuré son effet. Il s’y était attelé avec rigueur, recopiant chaque prière, chaque mystère, en latin, le récitant plusieurs fois sans trop savoir ce que cela allait provoquer. Une première certitude. Qu’il lui fallait un chapelet à lui, un chapelet qu’il aurait choisi. Internet d’abord. Des images et des prix. Des endroits où il peut en trouver. Près de chez lui. On ne choisit pas un chapelet avec une simple photo. Il veut que ce ne soit pas très loin de chez lui. Que ce soit accessible à pied. C’est trop loin, il n’ira pas. Une librairie peut-être. Il ne pourra pas entrer pour demander. Une bijouterie. Il faudrait voir depuis la vitrine. Ça ne va pas. Ce n’est pas ça. Il marche longtemps. Puis il le voit. Ce qui se voit un jour, tout à coup. Presque au coin de sa rue. Plutôt au bord de son quartier. Il y en a plein. Il les voit suspendus au-dessus de la caisse. Magasin fourre-tout, petit, les clients entassés. Il n’ose pas entrer. Il faudrait du temps. Il ne peut pas juste dire « je veux celui-ci ». Il tourne en rond sur le trottoir. Tant pis. Ce n’est pas là. Son chapelet n’est certainement pas suspendu comme on pend de la viande dans une boucherie. Il va vers un autre magasin qu’il sait pas très loin. Trop de monde devant. Il faudrait attendre. Alors, il pense à la basilique. Il y était la veille pour demander des livres latin-français, des prières, des textes. Des outils pour travailler. Il n’y en avait pas. La basilique. Cette drôle de bâtisse qu’il a longtemps contournée, paradoxe des temps anciens, de ce quartier où fut établie puis massacrée la Commune. L’édifice le mieux placé de Paris, dans le vent, au présent, un sanctuaire. La boutique de la basilique est ouverte. Ce qui se voit un jour, tout à coup. Ils sont là. Dans la vitrine du comptoir de caisse. Il prend le temps d’évaluer les prix, de sentir les couleurs. Son chapelet est là, noir comme la bague qu’il a ramenée de Guérande. Il l’achète. La femme qui tient la boutique engage la conversation. Longuement. Je prierai. Il faut prier. Prier pour toutes ces incertitudes. On ne sait pas pour ce soir, pour demain. Je l’écoute, lui répond. J’ouvre le chapelet dans la basilique. Il est mien déjà. Je veux rester avec lui. La chapelle de la Vierge. J’y reste longtemps. Je ne connais pas encore tout par cœur. Le temps de consacrer peut-être. Je découvre sur la médaille qu’il y a ici une adoration eucharistique permanente, de jour comme de nuit. Cela m’impressionne. Je me passe le chapelet autour du cou. Je l’aime infiniment. Je retourne chez moi pour son premier Sanctum Rosarium complet.

---

Tuesday, November 10, 2020

Chroniques de l'invisible - 310

Je n’arrive pas à y croire encore. C’est ce maintenant-là. Que j’aimerais faire durer. Une journée. À la ligne. Sur des pages et des pages. Il y a en effet ce qui est décidé à l’avance, ce qui ne changera pas et sera respecté, à la lettre, et ce qui surviendra, dépendant non pas des humeurs mais de ce qui se présente, sur le visage marqué, tout ce silence habité, des joies aux peines, des excès corrigés, ce serait en partie douloureux pour désormais y penser autrement, comme l’ange d’un passé. Ainsi, un peu de douceur, un bain de lavande, une lecture simple, des minutes puis des heures, perdues. J’ose cela pour que l’expression continue, que le corps textuel trouve comment débloquer l’injure qu’il s’est faite à lui-même, s’humiliant, le couloir n’était pas si sombre que cela, on y voyait clair, et un lendemain, cela avait eu de grandes conséquences pour faire correspondre l’œuvre du temps au présent de l’écriture. Les mots devenus l’écho sublime d’une sensation purement spirituelle. Des vagues, au rythme naturel, dont je perçois l’évolution. Et puis, c’est étrange, en ce lieu où je trouve tout beau, je m’autorise à être, sans m’excuser de ne pas appartenir puisque justement cela n'appartient à personne d’autre qu’à celui qui s’en saisit à titre gratuit, sans retour et donc sans recommandation. On parle parfois de prédispositions. Je suis pourtant dans ces domaines où je n’ai bien souvent eu que peu de talents. On ne sait pas ce que c’est lorsqu’un enfant se découvre un amour absolu pour tout un monde dont il ne connaît rien. L’enfant constant, laissé libre et vivant en moi, si présent, découvrant, découvrant, et après chaque traversée transformant l’adulte évoluant peu à peu, pas à pas. J’en riais cet après-midi. Lune en vierge. Je riais parce qu’à cette heure, elle était déjà de nos horizons disparue, couchée dit-on. Je ne riais pas, par contre, des quelques excès de la veille. Je lui ai dit. C’était très simple. Je lavais la vaisselle, je crois, avant les complies. Nous respections cela. Un silence pieux jusqu’aux laudes. Ce serait donc les derniers mots du soir avant de simples regards, de simples sourires, se changer en silence, se coucher en silence. « C’était trop violent pour moi, hier. » Il m’a dit : ok. Il m’a dit : on fera plus doux. Puis j’ai souri. C’était aussi beau de lui dire qu’il l’entende. Un dernier mot avant de retourner une dernière fois dans notre chapelle, délicatement posé sur sa joue, comme pour l’embrasser.

---

Précédent - Suivant

Monday, November 9, 2020

Chroniques de l'invisible - 309

Je suis un infidèle. Oh, jamais trop vite de l’un à l’autre. Et surtout avec beaucoup de respect. Disons, jusqu’à ce que cela dure. Je suis immédiatement amoureux et prêt à aller au bout du chemin, à chaque fois. Il n’y a jamais eu aucune exception, même la première fois, même la dernière fois. Un jour, cela diminue. La ferveur n’est plus la même. Je m’éloigne discrètement et pars à la recherche du suivant. J’aime autant la vie d’entre-deux que la vie consacrée. N’en rien dire me plaît de plus en plus. Je désire juste que cela se voie, que cette illumination se voie, car c’en est une, toujours nouvelle, toujours parfaite. Toute la journée, transportée. La légèreté sur le visage. Chaque autre altercation est une irruption. Je respecte mais je n’attends pas que je puisse y revenir, la pensée en suspens, pour consommer le vertige. Je deviens presque impatient. Tout le temps, tout le temps, tout le temps. Je le veux tout le temps. Que cela corresponde. Tout se réorganise, matin, midi, après-midi, soir, nuit, connecté. Je dois me mettre à jour. Je travaille intensément. C’est déjà arrivé mais ce n’était pas cela, pas comme cela. C’est une même surprise à chaque fois, comme si l’émerveillement d’avant n’avait été qu’un simple prologue insipide. Ainsi il y avait mieux, plus intense, plus absolu. Avec des séries de contraintes, un cadre inamovible à l’intérieur duquel j’allais inventer une expression singulière, trouver des voies de respiration, créer dans l’intensité du mystère ce qui n’était peut-être jamais arrivé. Presque un hasard. Un chemin semble-t-il désert sur lequel l’inattendu se révèle. Ce sera là. Posons deux trois valises. Tout sera traité, sans exception. Ce n’est qu’une question d’exigence. Parce qu’au fond, j’étais déjà venu goûter à tout cela. Je ne voulais pas de cette affliction apparente. De ces devoirs infligés pour paraître. De cette vie, je la revois encore toujours là n’ayant rien d’autre à faire, tentant de m’annihiler, obstruée. Alors que tout pouvait être reproduit dans l’intimité d’un ailleurs auquel personne n’aurait accès. Oui, je veux bien, visible de temps à autre pour quelque circonstance, mais le reste du temps, invisible, imprévisible, absent, énigmatique.

---

Précédent - Suivant

Sunday, November 8, 2020

Chroniques de l'invisible - 308

Une toute petite fenêtre, même si je ne peux pas savoir. Ainsi, je comprends mieux l’affliction. Aide si précieuse, de fait, de ce qui connaît ce qui en découle. J’imagine tout cela pour des années. Ou je vis ces années en quelques semaines. Car on s’habitue. On s’habitue à tout. C’est un ordre. Sous la forme d’un conseil avisé. Les sensations réhabitent le corps textuel. C’était une douleur aussi, pour chacun. Trop vite, trop près, trop intense. Des blessures. Envie de les voir défiler dans les couloirs vides. Et pour une fois en finir. Oh, ce n’était pas vraiment une punition. Je ne l’ai pas vécu comme tel. Une sorte d’expiation plutôt. Il faudra que j’améliore la technique. C’était une première fois. Enfin, de cette manière. Je m’étais laissé faire. C’était glisser. C’était finir aussi, en quelque sorte, mais ce que je ne savais pas, c’est que c’était seulement reporté. Alors, « pour une fois en finir », autrement, tentant le tout pour le tout avec pour seul guide la conscience du travail à l’œuvre, de ce qui plonge vers un avenir. Il fallait que je l’évoque. Les thèmes s’imposent, en douceur. J’ai envie d’y être confronté en permanence car c’est l’une des clés je suis sûr de cette forme de plénitude qui m’a donné un tel recul. J’étais tout à coup parmi eux, comme les autres, acceptant de participer sans m’y consacrer exclusivement, comme les autres, appréciant que le fait soit une simple pause sans grande conséquence sur le rythme qui s’est peu à peu imposé et que je vais développer. Je me souviendrai longtemps de ce premier jour, si éprouvant. Je m’en souviendrai concrètement.

---

Précédent - Suivant

Saturday, November 7, 2020

Chroniques de l'invisible - 307

Ce serait difficile de tout résumer. Ce n’est pas l’objectif, au contraire. Je pourrai tout relier plus tard. Puisque tout est écrit, pour une fois. Il ne manque rien. La suite est entièrement dans le silence. Je ne me sens obligé de rien, en grande liberté. Ce sera à nouveau selon mon désir. Je sais un peu ce qui arrive lentement. Un choix. Il se profile. Maintenant, je sais mieux faire. Je ne force rien. Je n’éprouve plus d’angoisse depuis suffisamment longtemps pour me dire que cela vaut la peine d’être ainsi à l’écoute, monde si sonore, le moindre bruit, le moindre son, attentif à tout, intérieurement également. C’est infiniment plus vaste, je dois l’avouer. Et puis, cela s’équilibre en quelque sorte. Jour clos. Voilà ce qui s’est passé. Je pense aux lendemains déroutants. À l’indulgence dont je vais devoir faire preuve, aussi, envers moi-même.

---

Précédent - Suivant

Friday, November 6, 2020

Chroniques de l'invisible - 306

Je ne veux pas que cela soit au détriment de ce que j’ai été, que cela remplace des zones d’état d’une véritable histoire. Il faudra pouvoir conjuguer. Je sais ! C’est intense parce que j’apprends beaucoup, je mets en ordre, je dois réinventer beaucoup, sans faire semblant. Il n’y aura de pause que lorsque je sortirai réellement de cette stupeur. Que cela soit à ce point coordonné me bouleverse. Des cris de moi partent dans tous les sens. Il faut continuer, poursuivre, laisser tout cela s’animer et se mettre en ordre. Y mettre aussi quelque silence. J’ai eu besoin de rappeler quelques faits. Ce qui m’a mené là. J’en choisis certains puis pense plus tard à d’autres tout aussi essentiels. Dans ces moments que j’habite entièrement. Lorsque cela se présente à moi et que des signes se posent à ma vue, face à moi ou devant moi. Il y en aurait tant qu’on ne pourrait y échapper. Cela signifie que l’énigme est encore plus grande, que cela nous dépasse tout en étant accessible si nous le cherchons. Oui, très certainement, c’est parce qu’à la base de tout, je cherche. C’est une quête permanente. Je n’aurais jamais eu autant d’espace pour y penser. Et cela va durer, sans aucun doute. J’imagine qu’on aimerait des détails. Ils sont là. Je revois chaque heure, chaque chemin, chaque forêt, chaque lieu où je suis entré, je cherchais. Tout ce que j’ai en fait partie. Ce qui rend tout cela encore plus mystérieux.

---

Précédent - Suivant

Thursday, November 5, 2020

Chroniques de l'invisible - 305

Au fond, je n’ai pas envie de faire l’effort de l’intelligibilité. C’est peut-être même dans un corps textuel destiné à ne pas être lu que se trouvera ce qu’il y a de plus clair. Je n’ai pas à m’occuper de cela en ce moment. Le personnage est en deux états en même temps. Le premier assidu, le second tourmenté. Ni premier ni second d’ailleurs. C’est un seul. Il est juste en deux états. Et pour une fois c’est limpide. Ce n’est que moi. Le personnage. Moi dans celui qui prépare le café les repas les comptes. Moi dans celui qui ère la nuit ne sachant à qui s’accrocher. Moi qui avant pouvait me mettre à hurler, mais je me suis auto-passé un pacte charte contrat. Désormais la nuit, des complies aux laudes, c’est silence. Je pourrais le faire à longueur de journées d’ailleurs. En partie seulement. Il y a toujours un personnage inspecteur qui veut savoir pourquoi je viens et qui me demande de vider mes poches sur la table. Un rappel. On n’en a pas fini avec les personnages qui vident les poches sur la table. C’est une vengeance. On n’a pas vu arriver le type avec son couteau, le type avec sa mitraillette, alors on vide les poches des passants. Baisse ton pantalon. Humiliation degré zéro. Je n’ai rien d’autre à en dire. Une manière de ponctuer. Ce n’était pas grand-chose d’y avoir pensé. Il s’est tant passé depuis. Je compose un royaume. Je vois une reine s’approcher. L’enfant n’est pas bien grand mais il attire son attention. Elle lui demande qui il est. Il choisit de dire : Baptiste. Elle lui demande ce qu’il vient faire ici. Prier. Elle lui demande pour qui. Pour vous. Et depuis elle désire qu’il soit près d’elle, non loin d’elle, dans la pièce qu’elle traverse, dans un jardin. Je dois laisser aller cela. Une grande histoire en peu de mots. C’est ainsi que cela se présentera car l’étude va se mener encore, plus loin. J’ai failli en parler. J’ai trouvé meilleur confesseur. Je n’ai évoqué que l’étude. Et les voisins. C’est toujours drôle de parler des voisins. Surtout quand on ne les connaît pas. À peine. Faut dire que je ne suis pas du genre à discuter sur le palier ni dans la cour ni dans la rue. Parfois, c’est obligé. Je suis très aimable, mais au bout de deux trois fois un bonjour suffit.

---

Précédent - Suivant