Saturday, April 11, 2020

Claro

Je comprends, bien sûr, cette évidence – rechercher, ébaucher : ce sont là les deux temps de l'écriture. Ce que l'on ne connaît pas relève de la fiction. Ceux que l'on ne connaît pas aspirent à la fiction, ou du moins en réclament en sourdine les avantages.

Mais il ne suffit pas de se retourner pour voir ce qui est derrière soi, non, ce serait trop facile, et je suppose qu'un jour arrive où l'on doit apprendre à défroisser sa propre vie, à en lisser les plis, car c'est n'en doutons pas dans ses tracés confus qu'est inscrit, souvent illisible, non pas le faux mystère de soi, mais le souvenir perdu de tant de gestes, là que se sont agrégés les signes de l'impossible transmission.

Friday, March 27, 2020

« Je n’ai rien d’autre à dire, pour le moment »

Déjà, elle l’aimait. C’était devenu l’impossible, d’à ce point admirer l’autorité, elle qui avait tant lutté pour ne pas se laisser dicter une quelconque manière de vivre. Ainsi, il avait fallu que les jours se ressemblent tous pour qu’elle prenne conscience qu’elle s’était toujours refusée à aimer. L’agent de la tentation l’occupait plus que tout, la figeant de longues heures devant les pages de ce nouveau roman qu’elle avait souhaité, pour une première fois, différent de tous les autres, et elle avait devant elle le récit d’un désir entièrement assouvi dans lequel elle prenait beaucoup de plaisir à se mirer. Il se verrait chaque matin au lever du soleil. Elle lui donnerait un à un ses romans. « Tout est là. Je n’ai rien d’autre à dire, pour le moment. » Il passerait ses nuits à la relire. Était-ce possible, une telle vie ? Il finirait par enquêter sur elle le soir au lieu de remplir ses rapports. Ce serait bien elle, elle serait là sous ses yeux, tête penchée, mais il ne trouverait aucun détail qui pourrait la dévoiler. Il imprimerait son portrait pour être avec elle plus longtemps, puis il se douterait, instinctivement, qu’elle lui avait caché quelque chose, que ses romans, contrairement à ce qu’elle lui avait dit, n’en révélaient qu’une partie, le laissant élaborer d’autres explications pour cette étrange femme qui était née, obscurément, à Levallois-Perret. Il allait profiter de sa fonction pour se poster devant l’adresse qu’elle avait indiquée sur son document. Il ne la verrait jamais ni entrer ni sortir. Ce serait toujours à la même heure, au même endroit, le rendez-vous mystérieux de l’elfe citadine. Il n’oserait jamais la remettre en question. Ce ne serait que quelques minutes. Pas le temps d’interroger. Elle courrait, avec le même sourire élégant. Ce serait à son tour de rêver, comme de la désirer, que tout cela ne finisse jamais tant la nouvelle histoire n’était plus que ce qui se passait en chacun, des troubles aux heures passées à écouter à l’intérieur du corps enfin médité ces émotions inconnues qu’aucune situation n’avait jusqu’ici permises. Alors, il s’attendrait à ce qu’un jour elle lui tende un autre papier, une lettre d’amour où elle lui dirait tout, ce qu’elle avait ressenti ce premier jour et comment elle s’était occupée apprenant à patienter avant de le retrouver, avant de revenir enlacés, libérés, se promener sur le lieu de leur rencontre, un soir d’été.

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Thursday, March 26, 2020

« Ce n’était pas ce qu’il croyait »

C’était devenu cela, sa guerre à elle, fouillant toutes les nuits dans les écrits de Dionys Mascolo pour comprendre ce qu’il appelait « la vraie racine de l’homme ». La réponse à tout ce qu’il faudrait rebâtir ne pouvait être que sous ses yeux, au cœur des théories qu’elle avait rassemblées tout au long de sa vie. Elle avait pensé qu’il faudrait le crier sur tous les toits, cherchant la forme que pourrait prendre un autre témoignage du réel, au sein même de ces réseaux saturés d’images de soi trompeuses et d’informations détournées. Coupée du monde comme tous par les décrets d’une loi d’urgence qu’elle n’avait jamais connue si autoritaire, le concret de sa réalité était devenu chaque jour de mieux s’identifier, et de s’autoriser, en falsifiant sur ses documents officiels son nom, son âge et son adresse, un périmètre plus élargi, car son besoin, à ce stade, était d’aller chaque matin écouter l’éveil d’une grive musicienne, de voir le soleil se lever sur les vignes encore endolories par le froid de ces premières nuits de printemps, d’observer quelques instants les joggeurs gauchement équipés continuant invariablement à s’arrêter quelques secondes seulement au pied de la Basilique pour prendre en photo ce splendide panorama devenu en quelques heures le seul horizon de la pensée. Elle venait là prendre des nouvelles de ses parents, au loin, de son amie en bas, de ses liens si forts qu’il lui était invraisemblable qu’ils soient à ce point isolés par les frontières de l’Esprit. Elle attendait jusqu’à ce que les premiers voitures de police viennent déposer les agents qui toute la journée empêcheraient les attroupements. Cette fois-ci, elle s’était fait contrôler, et pour seule preuve de son identité, elle avait présenté son dernier roman publié. L’agent, démuni par cette situation singulière, sortit de son malaise en lisant à voix haute la seule première ligne du roman : « Ce n’était pas ce qu’il croyait ». Il parcourut silencieusement quelques pages au hasard, riant pour lui d’y trouver quelques phrases incongrues, puis lui dit aimablement : « Vous devez avoir le temps d’écrire, en ce moment ». Elle répondit : « Oh oui, j’ai le temps d’écrire ». Et elle redescendit en courant, lui laissant le roman dans les mains, criant seulement en bas des marches : « Vous me direz demain ce que vous en avez pensé ! ».

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Tuesday, March 24, 2020

Fragment de jours - 13

Presque rien n’a changé depuis ce début de journée. Je suis à la même place, écoutant les bruits de la ville. Du temps a passé. Je suis le même. Et je ne veux pas oublier cela. La raison pour laquelle je m’attable, quelle que soit l’heure. La sensation est si difficile à décrire que je suis prêt à y mettre plusieurs années. Elle ne se retrouvera qu’avec cette méthode. Un lieu de vie dont il aurait été possible de raconter le simple déroulement, mais les zones que cela touche ne sont pas identifiables par un simple récit des faits, qui aurait commencé, un geste, ou comme un geste, ou comme la production d’un geste utopique conduisant à la volupté. L’urbanité était en jeu. Du moins, l’espace public. Cela n’aurait pas pu arriver là, mais cela a eu lieu. Puis la douceur. Puis le plaisir. Entre ces deux zones. On n’en peut plus de résister. Alors on cède. Je revois tout intégralement. L’image incrustée n’est pas altérée. Je me pose la question. Toujours la même. À laquelle la même affirmation répond. Oui, c’est possible. En plein désir. De tout réaliser. À quel point aurais-je besoin d’un détail pour raccrocher la mémoire à un fait réel. La tentation est forte. Je me connais. Il suffirait d’une parenthèse. Une date. Un prénom. Au temps de l’écriture, ces données sont très précises. Je ne veux pas les figer. Ce serait les neutraliser alors que je les pressens générant, ce qui manque peut-être, ou ce qui a manqué, de me conduire peu à peu, je ne peux rien à cela, il fallait un moteur, pour retrouver, recommencer, je n’ai pas honte de ces errements dès lors qu’ils ne s’attachent à rien de concret, que rien ne viendrait se poser sur le sol, pour cette spirale de l’amour, bien sûr, c’est l’amour, dans la ponctuation, révélé, rien ne pourra remplacer, et pourtant je m’acharne à ne faire que décrire, inutile de chercher à comprendre, ce n’est pas l’objectif, ce n’est pas plus complexe, j’accepte, qu’il faut d’abord écouter.

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Friday, March 20, 2020

Fragment de jours - 12

Des deux côtés de l’échelle temporelle, la mise à l’écart n’aura pas la même conséquence. De l’un, on ne s’apercevra de rien. De l’autre, cela dira tout. La matière est suffisamment expurgée pour n’avoir plus d’importance à avoir sur des obligations que je croyais encore nécessaires pour contrer des formes perverses d’autoritarisme, mais de ces milieux infestés, je dois au contraire m’éloigner. Pour ce faire, je me concentre au sujet des polyphonies, comme des plans sonores, où la matière circule dans son propre milieu, à la fois autonome et induite par ce qui la contient absolument. L’air n’est plus que parcours aléatoires, courants contradictoires, un état physique proche de la pureté auquel s’ajoute l’impondérable de l’humain, sa nécessité de faire corps en imitant ou de se distinguer en altérant. Ainsi, la vie de chaque jour recommencée, de nos rituels quotidiens, de nos obsessions, sans tenir compte parfois qu’on l’entendrait, qu’on le verrait, et peut-être même qu’on le lirait. Ces matins emplis de ces nuits bouleversées, lorsque je me demande si j’ai autre chose à faire que de suivre ce qui ne s’est pas achevé la veille, ce qui a fatigué la nuit. Chronicité d’une envergure qui se déploie lorsque je saisis que la permanence n’est pas universelle, qu’elle n’est ni une donnée intrinsèque ni l’objectif de tous alors qu’elle a du bon, cette permanence, notamment d’infléchir le cours de l’existence qui commence dans ce cahier qui m’occupe quand le mot se dépose dans l’articulation même de ce qui a toujours été. Je serais sans doute similaire à toute chose si j’avais cédé au besoin de confondre les espaces privés et les espaces publics. Je ne serais certainement pas au sein du plus intime si j’en avais fait des romans, mesurant à chaque étape ce qui doit se dire et ce qui doit se taire. La période où se traite la question d’une radicalité, où tout se met en débat dans mon espace intérieur, oui, je dirais volontiers presqu’à la fin, mais pas tout à fait, le temps de profiter à présent du changement de statut dans l’œuvre une fois que tous les freins ont, eux, été mis à l’œuvre, comme mise à l’épreuve. Après tout, je n’ai plus à attendre qu’une élaboration de la pensée se mette à distance pour produire l’énergie nécessaire à toute pulsation de ce que je trouverais bientôt ou sublime après l’avoir oublié, ou à remobiliser pour la suite. L’épreuve n’a aucun équivalent dans ce que l’on croit préétabli, comme se dire, penser, puis faire ce que l’on suppose jamais fait, ne plus faire que lire, écouter intégralement, ouvrir à nouveau le roman, où en étais-je ? Est-ce clair ? Le lecteur que je suis a-t-il été transformé par l’émotion ? Un peu comme tout le monde, rien de très original, car l’objectif n’est pas de briller, malgré le mal qui ronge, malgré les insomnies, la lente mélodie se dévoile peu à peu, fragile, maintenant que tout est passé et que je ne pourrai rien changer à part ce que j’en fais toujours. Le risque est de paraître monolithique, de n’avoir qu’un moyen de transmettre, et surtout de se considérer abouti avant que la forme soit stabilisée. Je n’aurais rien à faire dans cette voie-là que feindre. Or, l’objectif est tout autre. Je suis donc, intellectuellement, rassuré qu’en effet la remise à plat d’une méthode conduit à une meilleure révélation de cette part essentielle qui semble aimer ne pas se laisser capturer. J’ai même pensé qu’il serait simple de ponctuer différemment. Je tentais encore de piéger l’expression dans un cadre qui l’aurait, pas seulement contrôlée, mais obligée à s’établir ou à se révéler. Je ne crains pas de lâcher quelques certitudes nouvellement acquises en les renversant.

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Sunday, February 9, 2020

Fragment de jours - 11

C’est vrai. J’ai comme besoin de rajouter encore un nouveau sas en amont pour faire exister cet étrange personnage qui est né de tout cela, presque pour ne pas abîmer les éléments qu’il contient réellement et qui me bouleversent tellement ils me sont devenus précieux. La même étrange sensation me traverse. C’est allé si loin en si peu de temps. Et aujourd’hui, rien ne presse. La conviction a besoin de cela pour encore se former comme on apprend toujours de soi. Il faudra lier ces plongées à une structure qui n’est pour le moment qu’en germe. La fin dit toujours où je conduis l’émotion, et je trouve toujours de quoi me reposer, de quoi reposer la fatigue due au travail. Ce que je trouve merveilleux, c’est que la notion que je me faisais de l’échéance, même ici, n’a pas de raison d’exister et que tout se fond réellement. Quelque chose a fini, mais une autre chose continue. Tout ne s’est pas coordonné de telle manière que j’aurais cru aisément à une force extérieure. Or, c’est l’énergie interne qui est à l’œuvre et celle-ci n’étant pas commandée, elle résiste au calendrier. Elle n’a que faire de ce qu’il faudrait faire pour réussir un coup médiatique. Elle s’était déjà manifestée à deux reprises. Un désir en moi avait tenté de la contraindre. Ce serait devenu l’épisode de l’oubli. Les tests grandeur nature ont cet effet dans la continuité. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas déployer un effort singulier pour aboutir, par exemple. J’ai peut-être mieux visé les périodes où cet effort serait possible en prenant en compte ce qui semblait, avant tout, insurmontable, mais qui n’était en fait que l’expression d’un trop tôt dans la réalisation. « Les mystères sont des monstres patients ». La phrase arrive à point nommé. Je n’irai pas plus loin avant plusieurs semaines, et cela s’achèvera dans la douceur.

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Monday, January 27, 2020

Pierre Senges

Quelqu'un ajouterait : après tout, qu'est ce que ça peut bien signifier, cette fichue signification ? une intention prise dans la matière ressemblant à de la résine, avec une mouche dedans, ou la permanente grimace des choses à notre adresse, leur ironie à notre égard quand elles nous considèrent (et nous avons le droit de ne vouloir ni de cette mouche ni de cette ironie) ; une signification absente à chaque instant mais constituée avec les années à force d'insistance : creusée par la durée, faite de vieilles habitudes et de ravinement, de coutumes inventées le matin même et étayées par des archives ; établie par le mésusage, par le malentendu et une certaine étrangeté qu'il faut entretenir chaque jour ; née de formes hasardeuses, de voisinages et de superpositions, de persistance et de nouveautés, d'accidents, de fêlures et de traces, de souvenirs involontaires, et de symptômes pris au sérieux sans toujours le mériter ; choisie comme des culs-de-lampe par une civilisation et qu'on n'ose pas ne pas admettre de peur d'être seulement un piéton de plus dans ce monde, venu puis disparu ; proclamée depuis une tribune ou le trou du souffleur ; suscitée encore sans ménagement par notre volonté de faire le malin, de tirer des conclusions chaque fois que ça nous est possible en repoussant comme un démon l'impossibilité de déduire. Il y a aussi la signification de ce qui semble avoir été contaminé par une prophétie, ou par un crime, au même titre qu'un lieu, ou la signification de ce qui a persisté longtemps : et nous lui devons une interprétation en échange de cette permanence, passant pour l'amour des choses envers des créatures sans lendemain ; la signification de ce qui attire la cupidité, même une fois la cupidité répudiée, la signification des objets taillés avec élégance, tant d'élégance, ils ne peuvent pas se permettre d'être seulement ce qu'ils sont ; et souvent nous voulons croire, inquiets ou ravis, à la signification apparue spontanément dans le vide pour corrompre l'ennui.

Sunday, January 19, 2020

Fragment de jours - 10

Ce n’est pas que je n’ose me le dire. C’est autre chose. Comme si une fois de plus, le sentiment qu’il m’avait manqué quelque chose revenait entièrement. Je m’enregistrais lisant des romans puis m’écoutais la nuit me demandant : y a-t-il de la musique dans tout cela ? C’est à cause de tout ce qui me semble ne servir à rien. Je vois tout défiler et puis il n’y a plus que le temps qui m’intéresse. Mieux, la durée. Ainsi, je me détache de certaines préoccupations. Elles n’ont pas lieu d’être puisque je leur laisse tout loisir d’expression, jusqu’à parfois disparaître (mais pas tout le temps). Elles nourrissent et j’aime comme cela provoque en permanence une dynamique subtile qui n’a rien à voir avec ce qui s’écrit dans l’instant. Cela mobilise une forme de mémoire et je réalise après ces quelques semaines qu’un événement essentiel s’est produit, se produit, qu’il devient le corps même, s’avançant avec, autour, en face, des formes enrayées, elles sont folles, mobilisant toute leur énergie pour tout à coup être au centre de tout, comme si seules elles ne pouvaient exister. Ainsi, peut-être, sans conflit, se réalise à l’intérieur du texte une forme de coexistence. À ce stade, je ne fais qu’y résister, essentiellement pour y modérer les émotions à tendances dominatrices, comme la colère, la colère contre qui ? La colère conçue de toutes parts, on aime ça, on aime vivre inside, c’est une pulsion qui aide à ne pas voir qu’il n’y aurait rien d’autre, que dire le soir en rentrant ? À l’autre, y compris en reflet dans un miroir, même sans se voir, physiquement, ils sont tous là à continuer leur œuvre, à influencer, à conduire une partie, et j’en suis certainement, ailleurs, pour d’autres, j’espère, on ne sait jamais, ce qu’on provoque en l’autre, on le suppose, on le fabrique, on n’en voit que quelques effets, y compris donc, la colère, qu’on nous renvoie, qu’on disperse dans notre entourage, si forte qu’elle nous revient, et quand elle ne revient pas, alors, c’est qu’elle s’est dissipée, comme une petite vague, dans notre société. Je ne vois plus alors que l’invraisemblable, ce terrible face à face d’un seul qui absorbe toute la puissance de son œuvre, dans son monde, menacé. Je dois agir pour que cela ne m’atteigne pas directement, comme ces regards, oui, nous sommes en conflit, et je me souviens de ce long chemin auquel je ne m’attendais pas, un détournement, voici l’objectif et voici le chemin, si j’avais su, le même jour, qu’il faudrait faire tout cela, qu’il faudrait en passer par là, je ne l’aurais pas fait, de toute évidence, je ne l’aurais pas fait, mais il fallait, peut-être pour autre chose, une autre manière, pas réellement un autre objectif, l’objectif était bon, il est même toujours d’actualité, l’idée étant d’agir afin que tout cela ne fasse pas sujet en dehors du lieu qui lui est consacré, car ce pourrait être la forme si désirée du mystère qui serait alors bafouée, sacrifiée, et je m’y refuse désormais personnellement, quelles que soient les conséquences.

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Sunday, January 12, 2020

Fragment de jours - 09

Cet être qui se met peu à peu à exister ne se trouve que dans les mots. Je l’ai vu mort. C’était une possibilité. Et c’est celui qui dit « je ». Il est accueilli dans cet espace. Sans heurt, je lui laisse prendre sa place.

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Sunday, January 5, 2020

Fragment de jours - 08

Ce ne sera jamais qu’une manière de se montrer en public, car tout cela finit par se voir. Je viens vivre en direct la gestion d’un temps inconnu qui par tous les écrans interposés ressemble à ce profond ennui très certainement à l’origine d’une contestation faussée, lorsque le langage n’a plus de forme compréhensible et que se libère l’étrange sensation de n’être, ou de naître, un peu fébrilement, de n’être plus de ce monde dans lequel je plonge encore, après tant d’années de préparation, du jour où je me suis avoué quelques vérités, toute une démarche qui a consisté à mieux former l’invisible, à mieux le dissimuler parmi les foules. C’est ainsi qu’en ces temps difficiles, je reprends le chemin du travail, tel que je le sais pouvoir agir sur les lendemains alors que de l’autre côté ne sont plus que brouilles interminables, que suppositions stériles de ce qui se produit dans la vie. Puisque je ne sais pas, je ne suppose rien. Cela me laisse de glace d’apprendre qu’une partie de ce que je suis choisit d’entrer dans la discorde. Je n’y appartiens pas. Je ne suis pas de ceux qui s’honorent d’exploiter la misère pour faire fructifier leur privilège et avec cela, leur héritage. Ainsi, chaque jour s’exploite différemment. Je n’y croyais pas absolument lorsque je m’étais lancé cette idée utopique. Cela dit, non seulement je l’avais eue, cette idée, mais je m’y étais laissé conduire, peu à peu (il suffisait de nettoyer un peu, puis de modifier son mode de pensée, et seulement, allez, quoi ? Un mois peut-être, tout était différent). Je pense par exemple beaucoup au jour où je suis arrivé, empêtré d’images du passé. Tout cela n’avait l’air de rien. Une étape dans la vie. Sauf qu’étrangement, c’est ici que s’est faite l’histoire. Avant, il n’y en avait pas. Il y avait des velléités, mais pas d’histoire. Elle ne pouvait commencer. Il fallait des événements pour mieux me placer. Je n’étais pas suffisamment armé. Alors, étudier, étudier, étudier encore. Et préparer l’élaboration d’un exemplaire rare avec ces mots comme des personnages agissant en continu dans la matière. L’absolu était à portée de main. Que manquait-il encore ? De se délivrer. Se libérer sans s’échapper, car spontanément, j’avais pensé m’échapper, tout changer, m’établir ailleurs. Je pensais à l’étranger, à la langue étrangère. C’est même d’elle que j’étais parti, pour me confronter à de pires énigmes. Cela n’aboutissait pas parce que je voulais encore être admiré. C’était pour la même personne. C’était pour quelqu’un d’autre que moi. Je pensais naïvement qu’on agissait tous de la sorte. C’était l’erreur à corriger. Revenir au présent. Ne pas penser l’avenir à partir d’utopies. Toutes allaient tomber les unes après les autres. Et c’est lorsque je vois la dernière disparaître que je le réalise. Que je le concrétise. La dernière n’était pas forcément la plus facile. Peut-être même la plus tenace. Cette capacité que j’avais de soumettre mon opinion à l’expression des autres alors qu’au fond, qu’avais-je à espérer ? J’étais le mieux placer pour comprendre. Pas tout (je n’ai pas cette prétention), mais tout ce qui me concerne directement, et j’ose le mot : intimement.

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