Monday, November 30, 2020

Chronique de l'invisible - 330

Parce que tout s’arrêtera un jour. Il restera quelques intentions. Un fond de respect pour tout cela. Je n’y suis pas. C’est évidemment trop tôt. Commencer par se libérer. Ce n’est pas simple partout. Je l’aimerais sans rupture violente. Pour certains, ce n’est pas envisageable. Si je pense à quand tout s’est détourné. Quand nous nous sommes touchés. Je suis resté encore plusieurs jours entre rêves et délires, entre profond repos et terrifiants cauchemars. Je voyais l’abbé quelques secondes ou de longues heures. Il semblait toujours là, veillant, ne m’adressant aucune parole. Ses premiers mots avaient provoqué un nouvel effondrement. J’étais encore trop fragile. C’était à moi de briser le silence. Choisir les mots d’un retour. Domine. Labia mea aperies. J’ai commencé par le confiteor. Il s’est levé doucement. Son sourire était celui d’un ange. Il s’est assis sur mon lit, m’a pris la main. Il récitait un psaume, un psaume que j’ai reconnu. Je savais quand il serait achevé. J’ai dit le Gloria patri. La cloche sonne ici les heures. Quand tu te sentiras bien, rejoins-nous à la chapelle. Quand tu veux. Une autre cloche sonne les repas. Viens manger pour reprendre des forces. Une chambre est prête pour t’accueillir. Tu y restes le temps dont tu auras besoin. Il m’a embrassé sur le front. Je pleurais. Lorsqu’il a quitté la pièce, je me suis levé. J’étais nu. Une aube était posée sur une chaise. Des livres sur une table. Dans un placard, mes sous-vêtements. Les gestes lents, la salle de bains, une longue douche. Je me suis habillé. L’aube était parfaitement ajustée. Dans le miroir, je me suis trouvé beau. Dehors, c’était déjà la nuit, épaisse. J’ai ouvert la fenêtre. Le parfum de la nuit. La cloche. Les moines se rendant à la chapelle. Je les ai rejoints. C’était complies. Le silence installé pour une autre nuit.

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Sunday, November 29, 2020

Chronique de l'invisible - 329

Comme chaque fois, je m’attends à une joie immense. Se présente un besoin plus sensible encore. Une manière d’aimer, sans aucun doute. De s’aimer. Aller vers. Commencer. Recommencer. Ce qu’apporte la volonté propre. On s’arrange comme on peut. Il y a des heures, à présent. Les heures du présent, justement. Il y aura donc eu cette période où il m’a été offert d’ajuster la mesure et la cadence. Les pensées sont nombreuses. Où chacun sera, dans l’entourage. Je ne forcerai certainement rien. Et j’adapterai — mea culpa — en mentant. Ce n’est pas fuir vraiment. J’ai juste envie que cela perdure. Et puis, comme un retour, avant d’entrer dans une pièce, regarder à travers une fenêtre, anonyme et solitaire, la douceur du temps. Pour cette fois, je suis prêt. Rien ne peut me l’empêcher. J’ai dû le penser ce jour où j’ai fermé cette porte. Il sera toujours là. Ce qui est vrai. Nous avions préparé cet après. Ainsi une part d’incarnation et une part de désincarnation. L’une et l’autre, mouvement de l’esprit. Je connais désormais le quotidien du corps réel. Il accompagne mes gestes et les actions du quotidien spirituel. Oui, il suffira de l’invoquer. Nous n’avions pas eu cette nécessité de se dire tout cela. Les derniers jours, merveilleux. Chaque minute je me demandais si j’allais finir par pleurer. Son sourire de plus en plus délicat. Le mien confirmait. C’est vrai, je ne reviendrai peut-être jamais. L’accord tacite. L’image inscrite pour une union parfaite. Pour le reste, j’interroge cet agacement, dû à une pression que je ressens d’une attente démesurée. Je peux haïr dans ces moments tout ce qui nous (m’)oblige à être au garde-à-vous. Pour certains, pas de repos, pas d’éloignement, pas de place. Je me fiche du devenir. C’est le propre de cet exercice. D’être à la couleur du temps, à la mesure du temps. Ah, que ce n’est pas simple d’invoquer l’ange. Il trouble tout. Ce n’est pas lui qui va s’adapter à notre manière de saisir. Je dois faire cette conversion dans l’esprit. Les erreurs accumulées. Je ne suis pas à la hauteur. Je soulage ma conscience en me disant que je ferai mieux la prochaine heure. Le voilà. Gabriel. Les doutes imprévisibles. Tout ce que je crois savoir s’effrite. Ce qui semblait tenir tremble. Ce n’est pas un mur qui s’effondre. Pas de fracas. Je ne sais plus quoi faire à part murmurer. Être avec la voix au bord de l’imperceptible. L’aspect matériel n’a plus aucune importance. Ce n'est pas là que cela se passe. Chaque objet qui viendrait tenter l’évidence d’un lien se brise, on perd instantanément sa signification. C’est qu’il faut autre chose ou que cela concerne un ailleurs bien plus beau à explorer.

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Saturday, November 28, 2020

Chronique de l'invisible - 328

Les images disparues. C’est un peu moi chaque fois. Un immense investissement pour les réincarner. Puis cela propulse comme une fatigue vide. Je sais bien que ce n’est jamais vide. Je sais aussi que ce n’est pas que de la fatigue. Désirs et angoisses si finement tissés. Me lever un matin et plus personne. Seul au monde. Les ruines, le vent glacé, le soleil éclatant pour me narguer. On lit souvent des chutes vertigineuses de héros. Dans la vraie vie, tout semble être comme avant. Mais il n’y a plus rien. Rien n’aura prévenu de la chute. On n’aura rien suivi. Alors c’est ici qu’il faut être heureux, de cette manière. Ainsi soit que s’invente le bonheur, soit qu’il se retrouve. Bonne question. Mettons la barre un peu haut. On s’est réveillé après des années d’illusion ou on ne le voyait pas. C’était là. La terre est la même. Les oiseaux n’ont rien changé à leurs habitudes. La lune ne s’occupe pas de cela. Et ce soir elle resplendit comme jamais. Je l’ai vue se lever. Donnant toujours la direction. Oui. Rentre. Oui. C’est par là. Ce n’est pas du temps réclamé puisque c’est du temps accepté. La Lune de mes vœux. Je n’aurai pas de difficultés à continuer. Tout s’articule. J’ai juste à faire face à quelques habitudes prises. On plonge vite dans la routine avec ces fausses attaches, comme un sang mêlé. Cela commence souvent de la même manière. On place plusieurs domaines sur le même plan. Pour créer une permanence. Je peux trouver cela admirable mais ce n’est pas mon désir d’alimenter le leurre. Ces choix ont été formulés au fur et à mesure. Les décisions, prises. Ce n'était pas à défaut. C’était un choix de vie. Ma permanence, c’est le travail. Et je sais depuis le plus jeune âge travailler seul. Mes apparitions sont plus concrètes, efficaces, mieux partagées. Une vie sociale de plus en plus apaisée. Je sais être là quand il faut, mais la disponibilité permanente, ce n’est plus d’actualité depuis longtemps. Je conserve cet espace, le protège, l’habite car c’est l’espace libéré, l’espace que je me suis créé.

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Friday, November 27, 2020

Chroniques de l'invisible - 327

Il suffit d’un titre pour que tout prenne une autre ampleur. L’instantané de l’esprit. Oui, c’est possible. Cela rassemble bien ce qu’il y a depuis le début. L’évolution d’un personnage. Ses facettes. Rien de surprenant jusqu’ici que les noms changent. Pour les besoins de l’intrigue. Je ne suis jamais le même partout. Au fil du temps. Habité cependant. Je pense aux vœux. Je me suis repris plusieurs fois. Je ne vais pas aller au-delà, en rajouter. Je les croyais peu à la hauteur les premiers jours, mais c’est la durée qui compte aussi. Celle-ci qui s’éprouve. Et puis le fait d’assumer. De ne pas faire comme si ce n’était pas une sorte de retraite, écoutant mieux avec qui je dialogue réellement durant cette période. Je me l’impose pour mieux apprendre.

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Thursday, November 26, 2020

Chroniques de l'invisible - 326

On va s’aider. D’une lueur cette fois. Les mots comme une chandelle. Il y a eu tout de même ce moment fort. Bien sûr qu’il compte. Surtout après ce qui venait de se passer. Il fallait juste en quelque sorte déclencher un phénomène. Du « jamais produit » en ce qui me concerne. Cela n’a pas d’importance si les troubles surviennent. Je dois les intégrer au quotidien. Être avec eux. Parmi eux.

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Wednesday, November 25, 2020

Chroniques de l'invisible - 325

Il n’y a aucune obligation. C’est un repère comme un autre. Qui n’appartient à personne d’autre. La variété comme un loisir. C’est toujours possible. Je reçois les impressions avec une autre connaissance, de moi-même. Force est de constater, de toute façon, que l’exercice n’avait pas vocation à être étalé sur la place publique. Ce n’est pas qu’un danger de notre ère. C’est un danger du temps. J’aime bien l’idée d’un atelier dans lequel personne d’autre que moi n’entre jamais. Chapelle secrète, retirée du monde, d’où rien n’émane, d’où on n’entend rien. Au pire une porte qui claque. Je m’excuse d’avance pour les voisins. Ce ne sera qu’un bruit étrange qu’ils entendront de temps à autre, au fil de la journée. Horaires quasi calés à part quelques perturbations. On ne sait d’où ça vient. Comme une cloche au lointain. Au fond, c’est ce que j’aime. Cette forme d’excès. Aller au bout de l’expérience. Je ne l’aurais jamais envisagée moi-même. C’est que quelque chose était dans l’air. Une sorte de jour qui ne s’est pas arrêté. Une véritable continuité.

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Tuesday, November 24, 2020

Chroniques de l'invisible - 324

J’ai fait un pas de plus, un pas de plus dans le réel, un pas de plus dans la fiction. Il le fallait. Dele, Domine, iniquitatem meam. Il fallait sortir l’esprit de sa malédiction. Le détail qui m’avait échappé. Il y avait une alliance. Cela m’avait conduit à croire que j’étais meilleur que ce que j’étais, un mensonge. Et ce que j’avais cru s’ouvrir, en fait, avait été fermé. La pente glissante de la malédiction. Me dépouillant, peu à peu, allant contre moi-même, en pleine destruction. Jusqu’aux premiers signes de l’ange. L’ange qui guérit, aide à partir, voyager. C’était le premier pas. Une nuit entière à pleurer. Il fallait cet effondrement. Il fallait ces années. Avant de recevoir les seconds signes. La hiérarchie céleste au service des âmes errantes. L’archange. L’un est venu à moi. L’autre, je suis allé le trouver. Corps aux gestes retenus, saccadés. L’esprit ouvert à nouveau, un souffle d’une intense fraîcheur, comme la parole de l’ange, à l’efficacité immédiate, sans détour. Les troubles, seuls, visibles, sur cette plaine désolée. Le héros se rendait compte de tout ce qu’il avait subi, dans ses propres ruines. Je ne pourrai jamais tout racheter. Je ne pourrai jamais tout reconstruire. Tous ceux en qui j’avais versé tout mon amour m’ont trahi. Ils ont tout détruit avec mes propres mains. Mains sales, écorchées, le visage fouillant la terre. Alors ce sera seul, la pénitence, la repentance. Mais l’ange dit. Sauf un. Tu as versé tout ton amour et il t’a sauvé. L’ange dit. Ce n’est pas toi qui juges. La pénitence se fera tout au long du chemin. Il ne suffit pas de rayer un mot pour qu’il n’existe plus, parce qu’il est plus qu’un mot. Vivre à présent. Les paradoxes de la beauté. Lorsque la foi ne disparaît pas des combats. C’était l’énigme à découvrir. Ce qui ne rentrait pas dans les cases. La rigueur, l’exigence, pour toujours faire apparaître le criminel sans se fourvoyer. L’ange dit encore. Tu arrives au meilleur moment. Pour faire le tour, s’habituer. Être prêt pour tout recommencer.

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Monday, November 23, 2020

Chroniques de l'invisible - 323

Heures aérées pour lesquelles je ne résiste à rien. Une couleur singulière. Un ton. Vagues apaisées, si douces. Les enfants criant dans la cour de récréation. Aucune hâte, ayant vu — et ce sera ainsi —, des fenêtres s’éclairer, les premiers gestes du matin. Quelque chose en moi veille. Cette nuit prolongée. Je ne souhaite rien brusquer. Le sujet étendu au fil des phrases. Je n’éprouve aucune impatience. Plus en confiance, sans doute. J’aime cela. En partie ne pas savoir, me laisser conduire par l’esprit de ce lieu que je vois réinvesti. J’avais rêvé d’une maison, d’un jardin, d’une chapelle. Tout est là. Gabriel s’est levé avant moi. Je me prépare seul, le trouve priant avant les laudes, différentes. L’hymne, si beau. Cette mélodie, je la connais. La voilà contextualisée. Nous ne bouleversons rien des quelques habitudes déjà instituées, nous nous retrouvons l’un en face de l’autre au petit déjeuner. Son grand sourire me rassure. Nous parlons peu, mais avec les autres moines. Des discussions au petit air de bilan. Presque un an. Ainsi je ne suis pas le seul en cette période de l’année. L’année liturgique aussi incite à cela. Chacun s’y prépare. En ce qui me concerne, ce sera nouveau. Le voyage a été si beau, si intense. Je lie tout cela à beaucoup de douceur. Nous marchons ensemble jusqu’à notre chambre. J’aimerais le précéder pour évoquer mon geste, hésite entre des excuses et des remerciements. Il a dû lire mes pensées dans mon regard. Il ne faut rien regretter de ce qui s’est passé. Je l’ai accepté. C’était une marque de confiance dont je te suis très reconnaissant. Je ne regrette pas. J’hésitais entre m’excuser et te remercier. Il n’y a pas à s’excuser. C’est lui qui s’approche, m’enlace à ma manière, pose sa joue contre mon oreille. Il murmure. Je préfère que l’on puisse se parler. Sa voix douce m’enivre. Il évoque l’émotion possible, dans la mesure de ses propres vœux, auxquels il sera fidèle, ne s’empêchant pas d’aimer. Au bord d’une extase permanente, je comprends ses mots, les cycles, les vagues, l’idée qu’à terme ce n’est plus un renoncement, un ailleurs. Je voudrais être dans son aube. Ressentir ce qu’il ressent. C’est moi qui parle à présent. Il ne faudra pas s’habituer. Peut-être même s’arrêter, car toi tu vas rester et moi, je partirai. Il éloigne brutalement sa tête pour me fixer dans les yeux. Il sourit. Tu n’es pas parti encore. En effet. Je suis resté. Il m’a embrassé et comme deux adolescents gênés, nous sommes retournés à nos occupations. Nos quotidiens effleurés, enchaînés, respectueux. Sans plus aucune pudeur de ma part. De longs quarts d’heures à s’observer. Et lorsque nous pouvions nous parler, des préceptes s’accordaient à nos conditions. Nous ne nous touchons pas. Ni l’autre, ni nous-mêmes. L’expression seule du corps, dans sa beauté. Chaque pas pour lui, chaque geste, chaque parole. Entièrement. J’écris encore la nuit. Mon confesseur. Torse nu. Il s’approche, regarde par-dessus mon épaule. La nuit propice aux confidences. Torses nus. L’écriture. Il ne comprendra peut-être rien. Je suis dans ma maison, mon jardin, ma chapelle, au rythme de l’office divin. Presque toute la semaine, le Dies irae. Maintenant que je sais invoquer l’ange. Je le sais dans le corps. L’ange est là. Mes mots normalement formulés en pensée. Les siens comme une foudre. Ils sont là aussi, tout à coup. Ce qui se dit en sa présence est d’une justesse inaltérable. On ne peut rien transformer pour s’arranger. On doit faire avec. L’évidence, en quelque sorte. Et chaque jour le chemin parsemé de signes, parfois la perfection d’une journée, l’accord avec tout ce qui a un lien direct avec ma sensibilité.

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Sunday, November 22, 2020

Chroniques de l'invisible - 322

Ah oui. Désormais. Cela se passe au moins une fois. Ce sera plusieurs fois, mais déjà une fois. Dans l’ordre. Sans avoir à courir après le temps. J’ai envie de dire : un vrai dimanche consacré. Ou comme un dimanche consacré. Puisqu’un détail, puis un autre encore, est venu orner la compréhension. Je sais ce qui manquera parfois. J’espère pouvoir tout compléter. On verra. En attendant, j’ai passé un premier autotest. Ce n’était pas gagné d’avance. Une fois pleinement tel que ce sera encore quelques jours, ou quelques fois, ou chaque fois que ce sera possible. Sans aller au-delà de mes vœux. Je les respecte tout simplement. Cela se présente encore bien pour les prochains jours. Je me suis dit que ce serait l’occasion de laisser filer l’écriture pour interroger ce qui se pose en tant que question. Je ne fais pas sans. Je fais avec. J’ai réussi à passer cette épreuve. Un retour à vélo. Les rues vides. Aucun danger. Un sentiment de liberté absolu. Prêt à relever l’exigence que l’exercice me réclame. Je ne suis pas surpris que le sujet ait été abordé. Sujet que je maîtrise amplement. J’ai pensé : le voilà. Mais ce n’était pas lui. Ce n’était pas cela. Non que ce ne soit pas possible. La tentation. L’humiliation. En quelques jours, la question était réglée. Donc, c’est que nous avons une grande capacité pour déporter les sujets. Quelle drôle d’idée de s’imaginer que l’Esprit pourrait être collé aux vicissitudes. C’est pauvre de penser de cette manière. Je vais devoir y réfléchir encore. C’est à cela que servira la période qui commence, car tout commence, recommence à chaque fois. Tomber dans ce piège, c’est révéler sa propre fragilité.

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Saturday, November 21, 2020

Chroniques de l'invisible - 321

Ce que je ne manquerai pour rien au monde, surtout en ce moment. À la clé, pourrais-je dire. Bien sûr que c’est une forme de fatigue. Et lorsque tout semble aller tranquillement, en confiance, le pied dans la porte, la petite variation, ce qu’il y a de commun et qu’il ne faudrait pas manquer. Sinon... Sinon... Aucune foudre ne s’abattra sur moi. Cela pourrait être sans importance. Au contraire. Cela en prend chaque fois plus. Ce n’est pas seulement la question d’une réserve qui aurait à exploser. Je ne suis pas ce genre de récipient. Il n’y a qu’à voir le lien entre l’effet attendu et ce qui se produit. Rien à voir. Alors les nuits fiévreuses, les marches inquiètes. C’était censé pouvoir arriver à tout moment. Devant tous. Une partie de cette forme de désir dissipée. Je ne sais pas encore si tout cela reviendra, ni où c’est allé. Cela circule, peut-être, tout simplement. Je pourrais en être déçu, mais puisque cela ne concerne que moi, ou plutôt ne concerne personne d’autre. Je n’ai pas à comparer. Et puis, ce que l’on en sait, après tout. On suppose. Le jamais vu. Je prends quelques exemples autour de moi. Essayons. Je règle déjà une temporalité. L’effet est bienveillant. Ce qui se laisse dans la trace du temps, semaines devenues des saisons entières. Ce serait amusant que tout cela coïncide. Je m’étais dit : au réveil. Cela n’a pas eu lieu, car il ne s’agit pas de ce quotidien-là. Pas seulement.

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Friday, November 20, 2020

Chroniques de l'invisible - 320

Ce monde si accueillant. Qui a beau être empli de mystères. Dévoile des strates de compréhension avec délicatesse, au fil du temps. On ne réclame pas d’expliquer les troubles de la pensée. Cela se réalise en toute simplicité. Les occasions de varier se présenteront d’elles-mêmes. Je vois que je m’y prépare, livres en main, manipulés, admirablement présents. Les jours communs ne permettraient pas cela. Régime d’exception à l’œuvre. On me demandera à quoi j’ai bien pu passer tout ce temps. Je répondrai : je travaillais. Une manière heureuse. Des épisodes à stabiliser. Nous y sommes. Un nouveau quotidien. Tant qu’il durera. Je répète une forme. J’aurais une mémoire saine de tout cela. Gabriel chaque jour. Toutes les nuits. Merveilleux silence. Nous nous sommes tous les deux changés. Il a quitté son aube. Je m’approche de lui. Je l’enlace. Nous ne nous étions peut-être jamais touchés. Ma tête posée au creux de son cou. Une chaleur unique. Une respiration unique. Je relève la tête. Desserre mon étreinte. Nous nous frôlons à présent. Je lui prends la main, le conduis à son lit. Il s’allonge. Je glisse ma main le long de son torse, jusqu’à sa joue. Il incline la tête. Je dépose un baiser sur son front. Je me relève délicatement, rejoins mon lit. Nous éteignons nos lampes de chevet. Nous nous endormons.

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Thursday, November 19, 2020

Chroniques de l'invisible - 319

Étonnant calme intérieur. L’intrigue légèrement suspendue. Cela ne s’est pas arrêté, comme d’autres fois. Une histoire qui continue, d’un autre côté. J’ai des moyens de réactiver sa présence. Ce n’est pas de tout retrouver tel que c’était. Ce n’est pas l’objectif. C’est après. C’est loin d’être facile. J’aurais pu m’effondrer. Je me suis longtemps demandé si j’allais en pleurer. C’est tout le contraire. Joie désormais permanente. Qui ne me quitte pas. Gabriel a souri lorsque je lui ai dit que j’allais prolonger mon séjour, non plus seulement pour des raisons de recherche artistique mais pour entrer plus sensiblement dans la spiritualité de cet endroit. On lit tant sur les monastères aux règles épouvantablement strictes, aux formes punitives variées, aux humiliations. L’ordre peut être établi et respecté tout en offrant une toute petite part de liberté à chacun, discrète mais immense. Je suppose que cela fait son effet lorsque l’abbé vous dit que votre chambre est un lieu où personne n’entrera sans y être invité et en cas de force majeure, évidemment. De l’instant où vous y entrez au moment où vous en sortez, personne n’en saura jamais rien. Je suis arrivé dans un piteux état. Je suppose que j’avais de sérieux doutes s’agissant de la voie que j’étais en train de prendre. On m’a conseillé de venir faire une formation ici. Les premiers jours j’étais encore plein de ferveur, attentif, studieux. Il y a eu un effondrement. La fatigue, la terreur, je ne pouvais plus bouger de mon lit, la crise s’est transformée en fièvres délirantes. C’est le piteux état. Il était déjà là, maintenu à distance par quelque formule magique qu’on ordonne à l’esprit. Je me suis réveillé un matin. Un calme voluptueux emplissait ma chambre. L’abbé se tenait tout près de mon lit. Il a posé sa main sur ma joue. D’une douceur exquise. Je suis heureux de te voir éveillé. Dominus tecum, Gabriel. J’ai dit dans un murmure : et cum spiritu tuo. Et me suis mis à pleurer. C’est dur de se dire qu’il faudra en faire plus, consacrer plus de temps. Je dois m’accorder de la clémence pour cette transition. Mais cela glisse. Glisse vraiment. Ces dix prochains jours sont là pour cela. Faire tel qu’il me semble bon de faire. Il n’y a pour le moment aucune violence. Je sais que je ne dois pas juger. C’est au bord de la question esthétique. Au sein d’une pratique déjà établie s’insère une autre vision. Je l’accueille parce que je préfère le livre, l’avoir en main, en tête, devoir composer avec. Il fallait pouvoir être ailleurs autrement. Je l’ai réussi en très grande partie. Je n’ai pas craint le froid et le lourd fardeau. J’ai juste eu peur d’être surpris. Il y avait aussi ce bruit constant. C’était une concentration d’une grande intensité.

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Wednesday, November 18, 2020

Tuesday, November 17, 2020

Chroniques de l'invisible - 317

Gabriel aussi écrit de temps en temps. Sur un petit carnet rouge. Je vois au fil des jours ces petites marques du quotidien apparaître. Il était sans doute discret, attendant que ma présence ne perturbe pas ces intimidités, lui qui était si impudique dès le premier soir. C’est sans rapport. Le corps, que je croyais devoir être maintenu hors de tout autre regard, surtout pour un moine. Je comprends mieux. L’espace privé de la chambre, où rien n’interdit que le corps existe, s’exprime, se voit. Il n’y avait rien de démonstratif. On se change. C’est ainsi. On se douche. Uriner, déféquer. On raconte souvent dans les romans comment les héros trouvent leurs épées magiques. Rarement le reste. Héros sans corps, sans expression du corps. Gabriel n’avait rien à cacher de ce point de vue. Alors que moi, si. Par contre, s’agissant de me lever pour aller écrire, je trouvais cela automatiquement admissible. Lui, non. Il a fallu du temps. Pour se montrer, écrivant. La première fois, j’ai évidemment pensé au confesseur. Il m’avait peut-être révélé une part de lui. Il n’y avait pas que son écriture. Ses prières, tellement plus nombreuses que les miennes. Je suis resté à une prière quotidienne. Un chapelet. Depuis l’épisode du chapelet douloureux, à l’abri des regards indiscrets. J’aime les chapelles pour cela. J’aime être seul, surtout. Gabriel peut prier devant moi. Cela ne le dérange plus. Et je ne le dérange pas. Je le trouve parfois nu, agenouillé. Magnifique Gabriel. Comme j’aimerais être à tes côtés, nu. Nous sommes suffisamment intimes pour que je lui en parle. Je lui dis. Quand tu es nu en prière, j’ai parfois envie de te rejoindre. Alors, viens. Et c’est une nouvelle première fois. Se déshabiller, s’agenouiller. Être l’un si proche de l’autre. La première fois. Il murmure en latin. Je comprends qu’il m’accueille. Me nomme frère Baptiste. Les vœux que j’ai formulés sont assez contraignants. Le moindre vêtement sur la peau fait trembler le corps. Puis, ce sont les vagues, les coups de vent, ce vent des tempêtes, violent, implacable. Pour beaucoup de points qui forcent à l’isolement, je cherche. Puisqu’il n'est pas question de me dérober à cela, de faire comme si cela n’existait pas, entre deux portes. Je laisse ainsi le corps manifester, sans rien forcer, sans rien toucher, une extase qui s’immisce au parfum de la nuit.

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Monday, November 16, 2020

Chroniques de l'invisible - 316

Ici, on célèbre encore les vigiles de la nuit. À tour de rôle. Une manière de respecter une tradition en l’adaptant quelque peu. Gabriel n’y est jamais allé depuis que je suis là. S’il est concerné, je le suivrai. Je pose parfois des questions concernant l’organisation du monastère. Et comme beaucoup de sujets, je ne presse pas. J’adopte ce « je le saurai bien ». Si j’en ai besoin. Tout s’est assoupli depuis Vatican II. Je n’ai pas connu avant, évidemment. Ce que je sais, et que je fais, c’est que je m’intègre à une communauté qui observe une certaine pratique. Tu verras que tu adapteras tout cela pour que cela soit possible, en partie, pour ce que tu juges important pour toi. C’est cela qui compte, après tout. Il sait déjà que j’en conserverai des éléments. Je ne sais pourtant pas quoi encore. C’est impossible de tout faire. De s’y consacrer entièrement. Il sourit. C’est un peu comme quand tu n’as pas l’antienne sous les yeux ou le ton du psaume. Tu improvises. Pourvu que ce soit beau. Gabriel a du singulier en lui. Comme tous. Mais ce singulier doit se remarquer. Je m’imagine entrant dans l’ordre, n’assistant pas aux messes. Depuis quelques instants, j’envisage cela tout à fait possible.

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Sunday, November 15, 2020

Chroniques de l'invisible - 315

J’ai prononcé mes premiers vœux un jour de nouvelle lune. Des vœux à ma portée, humbles, pour aller dans un premier temps de lune en lune. Un mois de plus, m’aurait dit Gabriel. Oui, un mois de plus. En mon propre temple. La lecture quotidienne des psaumes a provoqué cet effet, inattendu. Vota mea Domino reddam coram omni populo eius. En son temple. Devant la vierge à l’enfant. La chapelle était pleine. L’autel orné de bougies. Je me signais avec plus de facilité, plus de respect. Le genou à terre dans l’allée était devenu naturel. Je suis allé m’installer au prie-Dieu. Voici mes vœux : chaque jour la prière, chaque fois que cela est possible, l’office divin et vœu d’abstinence. Chaque jour, donc, préparer, améliorer, interpréter, traduire, chanter et penser. Chaque jour se lever. Chaque jour le silence complet des complies jusqu’aux laudes. Une habitude s’était naturellement installée, après quelques jours et nuits tourmentées. L’attention permanente de Gabriel y avait beaucoup contribué. L’image indéfectible d’un homme se levant jusqu’à un bureau pour y verser ses pensées, d’un autre s’endormant paisiblement. Baptiste avait écrit si longtemps et si assidûment qu’il n’avait pas remarqué que Gabriel avait éteint sa langue de chevet. Décidant qu’il était prêt à tenter à nouveau de dormir, il s’était tourné vers des formes d’ombres. Le calme avait achevé de l’envahir entièrement. Les premières heures de sommeil avaient été douces, puis il s’était éveillé bien avant l’aube, levé peu avant la première cloche, sans bruit, pour aller dans la salle de bain. En sortant il avait trouvé Gabriel agenouillé au sol, en pleine prière. Les corps à proximité, apprenant à respecter l’espace et le temps de chacun. Baptiste s’était habillé sans pudeur et discrètement, il était sorti de la chambre pour rejoindre la chapelle. Il s’était agenouillé de lui-même une première fois, priant les yeux fermés jusqu’aux premiers sons de l’invitatoire brisant le silence de la nuit. Après les laudes, ils marchent ensemble dans le cloitre. Ils ont du temps avant le petit déjeuner. Ni l’un ni l’autre n’est pressé. Baptiste évoque ce qu’il apprend et découvre de ce qui se répète et ce qui varie, de ce qui se met en lumière dans son esprit et de ce qui s’inscrit en lui grâce à la musique. Chants d’âmes, dit-il. L’espace qui s’ouvre et se referme. L’apparition renouvelée. Il demande confirmation. Que l’on ne s’en lasse jamais. Je découvre chaque jour, dans l’humeur du moment, la période de l’année, comment je l’entends si je ne chante pas, comment je l’interprète si c’est mon tour. Car ici le chœur de moines se partage la tâche pour ces offices régulant les journées. Les prières et les antiennes sont confiées à quelqu’un d’autre de jour en jour, y compris les parties solistes de la psalmodie. Gabriel prévient Baptiste que s’il reste longtemps, ce sera son tour. Il sera intégré au tour de chants. Les premières fois, on est très impressionnés, on n’ose rien changer. Puis on s’approprie les vitesses et les tons. On les adapte à soi. On améliore la diction du latin, la compréhension des textes et bien sûr, sa propre voix. Tous y passaient donc. Tous prenaient en charge l’écoute de soi et l’adresse à l’autre. La cloche du petit déjeuner avait sonné. Ils hâtaient le pas vers le réfectoire. Le temps de saluer tous les moines, ils étaient installés l’un en face de l’autre devant leur grand bol de café. Les repas n’étaient pas le lieu de l’emphase. On se devait de respecter une certaine tenue. Baptiste n’osait plus parler. La proximité des autres moines l’intimidait aussi. Gabriel, l’aidant, l’avait mis à l’aise. Il n’est pas interdit de parler, tu sais. Oui, je sais. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait continuer. J’espère que je ne t’ai pas dérangé cette nuit pendant que j’écrivais. L’autre est là. Nous vivons quelques heures dans le même espace. Des heures fort singulières. Forcés de partager. J’aime l’autre, d’une manière générale. Tu ne m’as pas dérangé. Je me suis endormi comme un ange. Je ne savais pas que les anges dormaient. Ils sourient tous les deux. Alors, je me suis endormi paisiblement. Il ajoute dans un murmure : accompagné d’un ange. Baptiste laisse résonner en lui ces mots brutalement intimes. Son sourire devient radieux. J’écris pour mettre en fiction le réel, pour libérer l’émotion, le plus souvent possible et si je ne dors pas. J’ai associé depuis longtemps l’insomnie à l’appel de l’écriture. Dans le silence qui s’impose ici, cela prend une tout autre dimension. Tu as trouvé ton confesseur en quelque sorte. Baptiste s’apprête à répondre qu’il n’y a pas de confession pour les non-baptisés, mais la remarque de Gabriel le déroute. Il dit simplement : mon confesseur, attendant que Gabriel s’explique. Le confesseur est là pour dire ce qui ne se dit pas, faire vivre des tourments, faire que, quoi que ce soit, cela s’exprime. On commence par les vols de bonbons et les mauvaises pensées. Le confesseur oriente, conseille. Parfois condamne. Mais au fil du temps, il se tait. Il ne condamne plus. Il peut être alors un être dans une guérite incommode, une chaise posée dans un courant d’air glacé, ou bien un symbole, un lieu. Ton cahier est peut-être ton lieu. Le silence s’installe. Baptiste voudrait savoir où Gabriel a placé son confesseur. Il se dit que ce serait risquer de le mettre mal à l’aise que de lui poser la question. Il se dit également, porté par une conviction soudaine, qu’il le saura. Un nouveau lien les unit, indéfinissable. Baptiste s’y sent soudainement attaché. En si peu de temps, être si proches l’un de l’autre. Les murmures du réfectoire ornent son émotion. Je suis très touché par l’attention que tu me portes. Il sourit. Tu m’apportes beaucoup également. Et je suis très touché par ton respect. Mes cahiers finissent parfois par devenir des romans, parfois un entre-deux. Finir un cahier m’aide à transformer le personnage. Mes précédents romans étaient des lieux de rupture et de séparation. Je m’attends tellement à une question que je lui laisse un peu de temps. Alors le prochain est celui d’une rencontre. Je ne lui cache pas mon regard amoureux. Lui répond tout simplement : apparemment.

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Saturday, November 14, 2020

Chroniques de l'invisible - 314

Nuit troublée. Comme un premier soir. Après les complies, nous rentrons ensemble jusqu’à notre chambre. Dernières paroles et derniers chants. Seuls moyens de se dire bonne nuit. Avec nos voix. Parce qu’il y a le retour, notre préparation. Je me surprends à vouloir être moins pudique. Comme lui. Il remarque la différence, me sourit. Il m’observe longuement. Gestes simples, techniques. Le regard dit bonne nuit. Et le sourire. Merveilleux. Je me couche avec ma liseuse. Ainsi je peux éteindre ma lampe de chevet. Ma lecture est dissipée. Ma journée défile dans mes pensées. Je revois Gabriel les mains en croix face à moi. Le désir est très intense. Face à moi. Le réel. Les mots ne peuvent être dits. Loi du silence. Pensées de plus en plus vastes. Je cherche. Dormir peut-être. Je ferme ma liseuse. La présence de Gabriel encore plus douce. Je l’entends respirer. Je suis prêt à rompre le silence. Je dois tenir, résister. Sur le dos, les mains derrière la nuque. Éviter tout mouvement. Je ferme les yeux. C’est moi que j’entends respirer à présent. Torture d’un délice infini. L’imagination prend le relais. On ne peut pas. Il ne le pourrait pas. Sa discipline l’interdit. Il doit lutter aussi, à sa manière. Il a dû trouver un moyen. Je rouvre les yeux et tourne la tête vers lui. Le regarder m’inspirera. Il se détourne de sa lecture, m’observe longuement, me sourit. Il doit savoir. Je rallume ma lampe de chevet, me lève, troublé. Je prends mon cahier, mon stylo, m’installe au bureau. J’allume là aussi. J’ouvre mon cahier. J’écris. Il ne viendra jamais lire ce qui s’écrit. Je ne veux cependant pas que son nom apparaisse. Je ne veux pas que tout cela illustre la banalité que je traverse, gouverné par une nature qui n’a pas lieu d’être ici. J’écris les mouvements de l’esprit.

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Friday, November 13, 2020

Chroniques de l'invisible - 313

Tout va compter à partir de maintenant, chaque minute, chaque geste. Imiter en partie puis apprendre à faire sien. Sans surprise, je suis vite intégré à la petite équipe qui prépare les offices divins. Je suis là pour cette raison, principalement. Tout mettre en ordre pour chanter, répéter, trouver une version qui plaît. Si un élément manque, il est inventé, en direct, et à l’africaine, non écrit. Si ce n’est pas écrit, c’est que cela ne s’écrit pas. La première partie, technique, avec un grand nombre d’informations. Le trouble provoque une immense fatigue, heureuse. Car c’est un travail. Les journées défilent à vive allure. J’apprécie les quelques heures consacrées aux activités individuelles. Rien ne pèse. Dans le silence de la nuit, pensées et écritures sont fécondes. Je m’adapte rapidement au déroulement des journées, commence à comprendre la puissance des cycles imbriqués. Ce qui se répète chaque fois. Ce à quoi on ne déroge pas quotidiennement, chants, prières, horaires. La discipline m’a toujours plu. Je réalise à quel point cela ouvre l’espace créatif. Creatorem cæli et terræ. J’apprends le Symbolum Apostolum comme j’ai appris le Pater Noster (Oratio Dominica), en chantant ma propre mélodie. Cycle d’une journée parfaite, s’insérant dans le cycle d’une semaine, avec le ciel apprécié comme il est, altérant les humeurs, et les oiseaux, et les arbres. Chaque parfum devenu délicieux. C’est mon ciel et ma terre que je crée, mon temple. En dehors des offices des musiques continuent. Elles enseignent. Je ne les oublierai jamais. Je lutte contre l’impatience de connaître déjà le cycle d’un mois et contre le merveilleux désir de passer au projet d’une année entière. Ce ne sera pas possible, un an. Il y aura des obligations à assurer. Alors autant le vivre intensément. Il faudra tout écrire. Des luttes. Lorsque nous avons un peu de temps, j’interroge Gabriel. Nous sommes dans une même chambre. Un espace privé. Sauf situation exceptionnelle, personne n’entre ici. L’abbé tient à respecter cela et tous les moines l’observent. Tu me verras pratiquer à ma manière. Je te verrai aussi. Sans jugement. Je suis heureux qu’il me dise cela. Depuis mon arrivée, j’invente un besoin de sortir pour le laisser à des moments si intimes. Maintenant, je reste. J’aimerais comprendre, qu’il m’aide. Qu’il m’enseigne également. Le chapelet. Que je ne tenais pas particulièrement à partager. Commençons par ça. Ce sont les mystères douloureux aujourd’hui. Je te montre. Mets-toi en face de moi. Nous nous agenouillons l’un en face de l’autre. Il commence. En latin. Je récite avec lui. Au premier mystère douloureux, Agonia in horto, il récite l’évangile de Luc. Et factus est sudor eius sicut guttae sanguinis decurrentis in terram. Il place ses bras en croix, ferme les yeux. Je l’imite. Je pense au sang qui coule dans la terre. À l’ange venu réconforter le Christ. À son angoisse face à la mort. À l’agonie. Les minutes de silence me semblent une éternité. Mes bras souffrent déjà. La voix de Gabriel entonne le Pater Noster puis égraine les Ave Maria. J’ouvre les yeux. Nos haleines murmurées se mêlent. Les Ave Maria sont récités de plus en plus vite. Nos souffles s’emballent. Au Gloria Patri, il baisse les bras et les présentent paumes vers l’avant. À l’Oratio Fatimæ, ses mains se joignent près de sa bouche. Il s’accroupit pour réciter le second mystère. Flagellatio. Évangile de Jean. Au mot flagellavit, il se redresse d’un coup sec et replace ses bras en croix. Ses yeux sont toujours fermés. Je l’imite à nouveau. Le silence ouvre un gouffre en moi. Je sens le fouet sur tout le corps. Mes jambes tremblent. Je me vois agenouillé les bras en croix. Je sens la puissance de Gabriel. Le silence me semble plus long. Vas-y, Gabriel. Vas-y, Gabriel. Mes pensées hurlent. Enfin sa voix que je rejoins frénétiquement, l’aidant à accélérer. Pendant les Ave Maria je ne pense qu’à mes muscles tendus. Il faut tenir. Le Gloria Patri me libère, me soulage. Je joins mes mains avec tendresse pour me consoler. Dimitte nobis debita nostra. Je m’accroupis, m’effondre d’épuisement. Je pense « encore trois ». Je pense « prends ton temps ». Mais Gabriel n’entend pas mes pensées. Coronatio Spinis. Et dabant ei alapas. Gabriel se redresse plus lentement. Bras en croix. Encore des coups. Et l’humiliation. Le silence me semble moins pesant. Je vois des gens autour de moi, rire. Je suis calme, résigné. Ils iront jusqu’au bout. J’entends à peine la voix de Gabriel. Je l’accompagne en pensée. Ma voix intérieure, automatique. Mes paumes offertes, mes mains jointes. Je m’accroupis lentement. Je connais si bien la suite. La voix de Gabriel est plus douce, plus lente. Baiulatio Crucis. Nous nous redressons ensemble. Nous voilà crucifiés. Cette fois, je garde les yeux ouverts. Magnifique Gabriel. Visage aux traits détendus. La respiration lente. Entier dans sa pensée. C’est moi qui entonne le Pater Noster. Il ouvre délicatement les yeux, me sourit, me rejoint. Les Ave Maria s’enchainent lentement, les regards fixés l’un dans l’autre. Gloria Patri. Oratio Fatimæ. Accroupissement. Quelques secondes de silence. La voix douce de Gabriel. À toi. Je récite le cinquième mystère. Crucifixio et Mors. Mon latin imparfait d’écolier, aux accents italiens. Je laisse un silence après Consumatum est, puis me relève lentement pendant la dernière phrase. Et inclinato capite tradidit spiritum. Je ferme les yeux. Calme absolu de la beauté. De ce qui vient de se passer. De ce qui va s’achever. Gabriel commence la série. Je le suis silencieusement. Un dernier bain de sa voix. Je veux savoir comment il va terminer. Je veux aller au bout ainsi, les bras en croix. C’est la fin. Signum Crucis. Je rouvre les yeux. Gabriel accroupi. Je baisse les bras lentement. Ce qui n’a pas besoin de commentaire. Merci.

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Thursday, November 12, 2020

Chroniques de l'invisible - 312

Quatre coups dans le dos. Deux fois. Quatre coups sur chaque cuisse. Deux fois. Puis dix coups dans le dos. Nu, bien sûr. La pénitence n’est pas une punition dictée par un règlement. C’est un principe élaboré et délibéré avec le confesseur, lié à un fonctionnement interne. On peut ne pas accepter ce mode de fonctionnement. Si on l’accepte, on l’accepte avec la pénitence. Une pénitence ne peut pas être conçue après-coup. Il n’y a aucun mal dans tout cela, ni de faute grave. Tout cela appartient bien évidemment aux lois communes et à la justice. Un premier mois. Baptiste s’était dit que ce serait une bonne manière de s’immerger. Sa requête était assez claire : être sur place pour étudier le chant grégorien, le voir à l’œuvre au quotidien et l’étudier avec une sorte d’enseignant. L’abbé l’avait accueilli comme il accueille tous les chercheurs. Une habitude ancienne. Avec des doctorants, la plupart du temps. Des prêtres en formation également. L’accueil avait été chaleureux. Les mots de l’abbé identiques. Ici, c’est une communauté qui suit strictement un rythme de vie. L’office, la prière, les repas, le travail, le loisir. Des éléments de compréhension seront renforcés en suivant les offices, mais ce n’était pas une condition. La seule règle que l’abbé demandait que chacun respecte, surtout si on partageait la chambre d’un autre moine, c’était le silence absolu des complies aux laudes. Et c’était le cas. Baptiste allait partager une chambre. Je suivrai l’office divin dans la mesure du possible. Un choix que Baptiste s’était déjà formulé avant de venir à l’abbaye. Lorsqu’il avait découvert l’office divin en établissant les liens avec ce qu’il était en train d’apprendre, il avait voulu voir comment ce qu’il lisait était appliqué. La première messe à laquelle il avait assisté était à Saint-Eugène Sainte-Cécile, parce qu’on y pratiquait la forme extraordinaire en latin. Il voulait l’entendre. Tout s’enchaînait très vite. Aucune musique. Le prêtre avait pris la parole au micro pour les lectures en français et pour formuler son adresse aux fidèles, en français. Incitation à peine voilée à l’illégalité, présentée comme une adaptation de la loi, une astuce. Il suffisait de s’inscrire. La paroisse signerait des autorisations de travail. Une arrogance qui n’avait pas beaucoup plu à Baptiste. Il s’était pourtant mis sur son trente-et-un, plein de désir. Il était rentré sous la pluie, vaincu. Cette si belle église. Où il était venu en tant que musicien pour jouer la messe de la Sainte Cécile à la Sainte Cécile. Les encens l’avaient enivré. Il en gardait un merveilleux souvenir. Ce n’était qu’un trompe-l’œil. Il n’avait pas baissé les bras et s’en était remis aux bénédictines de la basilique. Les vêpres d’abord. Sans commentaire. En musique. Les voix fragiles des sœurs auxquelles répondaient les fidèles. Un jeu de micros conçu pour qu’on ne sache pas d’où vient la voix. La psalmodie douce. Les lectures sans emphase. C’était très beau. À la fin de l’office, les sœurs sortent. Sans commentaire. Elles ont juste apparu le temps de l’office. Elles ont donné une expression au texte. C’est la nuit où Baptiste a le plus cherché d’informations concernant les psaumes. Les fameux psaumes. « Ma manière vient des psaumes ». Alors, il faudrait que Baptiste les étudie. L’office divin permettait d’en faire le tour en un mois. Un mois. Un format tout à fait accessible. Dès le lendemain, il commandait des ouvrages répertoriant les deux éléments mouvants de l’office : les hymnes et les psaumes. En les attendant, il continuerait d’apprendre en autonomie, et à découvrir l’office des bénédictines. Aux laudes. Accompagnées par le psaltérion, si délicat, les voix douces emplissent le chœur, soulèvent l’air d’une tendre et légère mélancolie. Un bonheur simple entièrement composé, un plaisir quotidien offert. J’aimerais remercier les sœurs, leur dire à quel point je trouve cela très beau. Je peux les remercier en leur offrant du temps. Ce qui se voit un jour, tout à coup. Un panneau où s’inscrivent les fidèles pour aider à la perpétuité du sanctuaire. Je viendrai une heure adorer. Trois jours. J’inscris pour la première fois le nom que l’ange m’a donné. Baptiste. Original pour quelqu’un qui ne l’est pas, baptisé. La raison pour laquelle je ne vais pas à la messe. À cause de la communion. Blessante. Elle est ce que je ne peux pas atteindre, là où je ne peux plus me soumettre. Je dis cela à l’abbé sans retenue, comme une confidence. Je suivrai l’office mais je n’irai pas à la messe. Mes premières complies chantées. Dans ma propre chapelle. J’avais trouvé les partitions des hymnes et l’antienne de la Vierge. C’est si beau. Te lucis ante terminum. Et le Salve Regina. Le dernier son d’un jour. Premier jour. Les gestes sont simples. Gabriel ne se formalise pas de ma présence. Il se change sans pudeur et se prépare pour lire dans son lit. Je ne lui souhaiterai même pas bonne nuit. Je ne lui dirai pas bonjour au réveil. Nous avons à peine été présentés au dîner. J’imite les gestes de Gabriel. Me change avec plus de pudeur. Me prépare à lire dans mon lit. Les mots du texte se mêlent à mes pensées. Le silence provoque cet événement. L’espace d’une conversation intime, un dialogue avec soi. Je m’endors dans la douceur, dans la présence d’un autre. Nuit sans rêve. Réveillé à l’aube, je n’ose pas me lever. Il faut sans doute attendre. La première cloche. Gabriel se lève, se dirige directement dans la salle de bain. L’eau, la préparation. Sortie de la salle de bain la serviette autour de la taille. Changé sans pudeur. C’est ce que je fais à mon tour, avec plus de pudeur. Gabriel ne m’attend pas. Dès qu’il est prêt, il sort de la chambre. Le rendez-vous est à la chapelle. Les moines en prière attendent. L’heure juste. De l’invitatoire puis des laudes. En français et en latin. Je retrouve les mots que je connais, des chants que je connais. L’hymne du jour, les antiennes et les psalmodies. La joie de vivre qui entre par le vitrail blanc de la chapelle, diffusant les couleurs de l’aube, au mouvement de la terre, au ciel s’éclairant. Dès la sortie de la chapelle, Gabriel vient me parler. Il pose beaucoup de questions, propose son aide, dit qu’il est heureux de partager sa chambre, donne des détails sur l’organisation de la journée, la préparation des offices, des hymnes, des antiennes. Nous allons ainsi jusqu’à notre chambre. Je pose à mon tour des questions. Gabriel était là depuis bientôt quinze ans. Il était venu pour sa formation de prêtre, mais il n’était pas reparti. La vie lui plaisait ici. Elle lui suffisait. « Toi aussi, tu auras du mal à partir », m’a-t-il prévenu. Quinze ans. L’abbaye et son monastère n’avaient pas beaucoup changé. Les bureaux étaient pleins d’ordinateurs. Les services de recherche, d’édition. Une petite entreprise. Ici, les gens passent, restent, partent. Le lieu était là, évoluant plus lentement que les hommes. Il y avait eu quelques périodes brutales, tout de même. Des destructions. C’était avant. Depuis quinze ans qu’il était ici, rien n’avait changé. À part lui, peut-être. Il souriait à pleines dents. Recommençait à me poser des questions. « Je vais essayer de suivre au plus près la vie monacale. Sauf les messes. » Je n’explique pas. C’est un peu comme les repas au foyer. Ce sera ma pause, ma récréation. Gabriel est curieux de savoir jusqu’où je vais aller concernant les pratiques en vigueur ici. Je ferai ce que je dois faire, dans la limite de ma foi, sans doute. Il me demande de lui expliquer. Je lui montre mon chapelet. Une quête spirituelle qui a duré de longues années, passant par différentes pratiques, parfois ésotériques (je n’ai tué aucune chèvre). Un jour, un chemin s’ouvre. Je comprends mieux l’esprit, le ressens mieux. Je suis plus sensible à ce qui m’entoure, y compris la nature. Je reconnais mieux l’ancien, la racine. Une forêt. Une source. Un rocher. Tout ce qui a fondé. Tout se relie à Guérande, lorsque j’entre dans la collégiale. Il faut apprendre encore. J’écris intensément pour trouver le sujet. Mon précédent livre était une acceptation, la fin d’un cycle. Je voulais une révélation. Celle-ci me convient parce qu’elle est musicale aussi. L’écrit et la musique au service de la spiritualité. Maintenant, je prie tous les jours. Je voulais vivre cette expérience, qu’elle m’enseigne et qu’elle me transforme. Gabriel a l’écoute d’un prêtre et le regard d’un amant. Je suis profondément touché par son attention.

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Wednesday, November 11, 2020

Chroniques de l'invisible - 311

Baptiste. C’est un peu son histoire finalement. Toujours sérieux avec tout ce qu’il entreprend. Il y avait bien eu quelques signes précurseurs. Il n’y a qu’à voir sa photo de communiant. Un ange descendu sur terre aux côtés d’une marraine qu’il s’était choisie, qu’il appelait Ma Reine, et de son parrain de baptême également parrain de son père. Une tradition dans les familles nombreuses. L’aîné était le parrain d’un plus jeune. Le père avait choisi un autre parrain pour l’aîné de Baptiste, celui de ses frères qui porte le nom de son père. L’aîné de Baptiste porte déjà le nom du père de sa mère. Des noms que l’on donne par tradition, par respect, qui inscrivent le destin d’un être qui n’a rien demandé. Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit. Baptiste. Sa première venue à Notre Dame de Lourdes. Il était resté une heure à prier, revenu plein de bijoux de pacotille à l’effigie de Bernadette. Sans doute ce qui l’a le plus troublé en prenant le chapelet qu’un passant sortant du tramway avait ramassé au sol et accroché à un arbre comme on le fait souvent avec les objets trouvés au sol pour que la personne qui l’a perdu le retrouve si elle repasse sur ce chemin. Ce n’était pas un vol. Le chapelet était perdu. Il aurait pu finir à la poubelle ou finir blasphémé. Baptiste répondait à son désir qui venait de naître. Il me faut un chapelet. Il s’était déjà bien renseigné. Il était prêt mais n’osait pas entrer dans un magasin religieux. La prière lui avait plu. À Saint Pattern. Vannes. Il y était venu pour deux raisons. D’abord, visiter un magasin dit ésotérique où il était sûr qu’il allait trouver des cartes de tarot. Puis aller dans cette église consacrée à l’un des sept saints fondateurs du culte orthodoxe de Bretagne. Il voulait voir la statue de Tugdual. À Saint Pattern, c’était l’heure du chapelet. On rit parfois de cette bonne vieille pénitence : vous me ferez trois Notre Père et dix Je vous salue Marie. L’entendre, c’est tout autre chose. Au bord du chant, l’assemblée récitait. Une voix d’enfant entonnait chaque début de prière. Dix Ave Maria. Puis encore dix. Puis encore dix. Ponctués de Pater Noster et par l’annonce de mystères. Un bouleversement. D’autant que Baptiste s’était refusé d’assister à la messe du monastère de Saint-Dolay, dans le bois sacré. Les sœurs vêtues de noir hurlaient sur les fidèles. Il fallait retirer ses chaussures à l’entrée. Il était parti. Là, on lui offrait. Un direct. Il se renseignerait de retour à Paris, et il s’était renseigné. Deuxième chapelet auquel il assiste par hasard. Notre Dame de Clignancourt. Il y va souvent tellement il trouve belle la chapelle de la Vierge. Les fidèles arrivaient. On distribuait de quoi ne pas être égaré. Sortir aurait été impoli. C’était très différent de Saint Pattern. Plus directif. L’animatrice incitait chaque présent à prendre en charge un cycle entier par une simple « Notre Père » lancé après la lecture d’un mystère. Quelqu’un se décidait. C’était aussi très émouvant. D’entendre la voix de chacun, fragile ou lente, faible, si singulière, la voix unique qui en son timbre prenait corps. Je ne pourrai jamais faire cela. Réciter avec les autres. Faire avec et comme tout le monde. D’autant que ce qui me plaît, c’est le Sanctum Rosarium, le latin, la langue éducative pour apprendre ce qu’il y avait avant la traduction, ce que cela pouvait provoquer d’aller dans une langue étrangère mais aussi racine d’une très grande partie de ce que je suis. Il faudrait connaître les prières par cœur. Pour l’Ave Maria, cela avait été facile. Le Pater Noster avait un peu plus résisté. Il l’avait appris sur la plage de Dieppe au lever du soleil. Les falaises effondrées. Et pour y arriver, il s’était mis à chanter, à créer une mélodie pour aider la mémoire. C’est son Pater Noster. Qu’il chante aux offices. Qu’il se récite pour son propre chapelet quotidien. Le chapelet trouvé avait procuré son effet. Il s’y était attelé avec rigueur, recopiant chaque prière, chaque mystère, en latin, le récitant plusieurs fois sans trop savoir ce que cela allait provoquer. Une première certitude. Qu’il lui fallait un chapelet à lui, un chapelet qu’il aurait choisi. Internet d’abord. Des images et des prix. Des endroits où il peut en trouver. Près de chez lui. On ne choisit pas un chapelet avec une simple photo. Il veut que ce ne soit pas très loin de chez lui. Que ce soit accessible à pied. C’est trop loin, il n’ira pas. Une librairie peut-être. Il ne pourra pas entrer pour demander. Une bijouterie. Il faudrait voir depuis la vitrine. Ça ne va pas. Ce n’est pas ça. Il marche longtemps. Puis il le voit. Ce qui se voit un jour, tout à coup. Presque au coin de sa rue. Plutôt au bord de son quartier. Il y en a plein. Il les voit suspendus au-dessus de la caisse. Magasin fourre-tout, petit, les clients entassés. Il n’ose pas entrer. Il faudrait du temps. Il ne peut pas juste dire « je veux celui-ci ». Il tourne en rond sur le trottoir. Tant pis. Ce n’est pas là. Son chapelet n’est certainement pas suspendu comme on pend de la viande dans une boucherie. Il va vers un autre magasin qu’il sait pas très loin. Trop de monde devant. Il faudrait attendre. Alors, il pense à la basilique. Il y était la veille pour demander des livres latin-français, des prières, des textes. Des outils pour travailler. Il n’y en avait pas. La basilique. Cette drôle de bâtisse qu’il a longtemps contournée, paradoxe des temps anciens, de ce quartier où fut établie puis massacrée la Commune. L’édifice le mieux placé de Paris, dans le vent, au présent, un sanctuaire. La boutique de la basilique est ouverte. Ce qui se voit un jour, tout à coup. Ils sont là. Dans la vitrine du comptoir de caisse. Il prend le temps d’évaluer les prix, de sentir les couleurs. Son chapelet est là, noir comme la bague qu’il a ramenée de Guérande. Il l’achète. La femme qui tient la boutique engage la conversation. Longuement. Je prierai. Il faut prier. Prier pour toutes ces incertitudes. On ne sait pas pour ce soir, pour demain. Je l’écoute, lui répond. J’ouvre le chapelet dans la basilique. Il est mien déjà. Je veux rester avec lui. La chapelle de la Vierge. J’y reste longtemps. Je ne connais pas encore tout par cœur. Le temps de consacrer peut-être. Je découvre sur la médaille qu’il y a ici une adoration eucharistique permanente, de jour comme de nuit. Cela m’impressionne. Je me passe le chapelet autour du cou. Je l’aime infiniment. Je retourne chez moi pour son premier Sanctum Rosarium complet.

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Tuesday, November 10, 2020

Chroniques de l'invisible - 310

Je n’arrive pas à y croire encore. C’est ce maintenant-là. Que j’aimerais faire durer. Une journée. À la ligne. Sur des pages et des pages. Il y a en effet ce qui est décidé à l’avance, ce qui ne changera pas et sera respecté, à la lettre, et ce qui surviendra, dépendant non pas des humeurs mais de ce qui se présente, sur le visage marqué, tout ce silence habité, des joies aux peines, des excès corrigés, ce serait en partie douloureux pour désormais y penser autrement, comme l’ange d’un passé. Ainsi, un peu de douceur, un bain de lavande, une lecture simple, des minutes puis des heures, perdues. J’ose cela pour que l’expression continue, que le corps textuel trouve comment débloquer l’injure qu’il s’est faite à lui-même, s’humiliant, le couloir n’était pas si sombre que cela, on y voyait clair, et un lendemain, cela avait eu de grandes conséquences pour faire correspondre l’œuvre du temps au présent de l’écriture. Les mots devenus l’écho sublime d’une sensation purement spirituelle. Des vagues, au rythme naturel, dont je perçois l’évolution. Et puis, c’est étrange, en ce lieu où je trouve tout beau, je m’autorise à être, sans m’excuser de ne pas appartenir puisque justement cela n'appartient à personne d’autre qu’à celui qui s’en saisit à titre gratuit, sans retour et donc sans recommandation. On parle parfois de prédispositions. Je suis pourtant dans ces domaines où je n’ai bien souvent eu que peu de talents. On ne sait pas ce que c’est lorsqu’un enfant se découvre un amour absolu pour tout un monde dont il ne connaît rien. L’enfant constant, laissé libre et vivant en moi, si présent, découvrant, découvrant, et après chaque traversée transformant l’adulte évoluant peu à peu, pas à pas. J’en riais cet après-midi. Lune en vierge. Je riais parce qu’à cette heure, elle était déjà de nos horizons disparue, couchée dit-on. Je ne riais pas, par contre, des quelques excès de la veille. Je lui ai dit. C’était très simple. Je lavais la vaisselle, je crois, avant les complies. Nous respections cela. Un silence pieux jusqu’aux laudes. Ce serait donc les derniers mots du soir avant de simples regards, de simples sourires, se changer en silence, se coucher en silence. « C’était trop violent pour moi, hier. » Il m’a dit : ok. Il m’a dit : on fera plus doux. Puis j’ai souri. C’était aussi beau de lui dire qu’il l’entende. Un dernier mot avant de retourner une dernière fois dans notre chapelle, délicatement posé sur sa joue, comme pour l’embrasser.

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Monday, November 9, 2020

Chroniques de l'invisible - 309

Je suis un infidèle. Oh, jamais trop vite de l’un à l’autre. Et surtout avec beaucoup de respect. Disons, jusqu’à ce que cela dure. Je suis immédiatement amoureux et prêt à aller au bout du chemin, à chaque fois. Il n’y a jamais eu aucune exception, même la première fois, même la dernière fois. Un jour, cela diminue. La ferveur n’est plus la même. Je m’éloigne discrètement et pars à la recherche du suivant. J’aime autant la vie d’entre-deux que la vie consacrée. N’en rien dire me plaît de plus en plus. Je désire juste que cela se voie, que cette illumination se voie, car c’en est une, toujours nouvelle, toujours parfaite. Toute la journée, transportée. La légèreté sur le visage. Chaque autre altercation est une irruption. Je respecte mais je n’attends pas que je puisse y revenir, la pensée en suspens, pour consommer le vertige. Je deviens presque impatient. Tout le temps, tout le temps, tout le temps. Je le veux tout le temps. Que cela corresponde. Tout se réorganise, matin, midi, après-midi, soir, nuit, connecté. Je dois me mettre à jour. Je travaille intensément. C’est déjà arrivé mais ce n’était pas cela, pas comme cela. C’est une même surprise à chaque fois, comme si l’émerveillement d’avant n’avait été qu’un simple prologue insipide. Ainsi il y avait mieux, plus intense, plus absolu. Avec des séries de contraintes, un cadre inamovible à l’intérieur duquel j’allais inventer une expression singulière, trouver des voies de respiration, créer dans l’intensité du mystère ce qui n’était peut-être jamais arrivé. Presque un hasard. Un chemin semble-t-il désert sur lequel l’inattendu se révèle. Ce sera là. Posons deux trois valises. Tout sera traité, sans exception. Ce n’est qu’une question d’exigence. Parce qu’au fond, j’étais déjà venu goûter à tout cela. Je ne voulais pas de cette affliction apparente. De ces devoirs infligés pour paraître. De cette vie, je la revois encore toujours là n’ayant rien d’autre à faire, tentant de m’annihiler, obstruée. Alors que tout pouvait être reproduit dans l’intimité d’un ailleurs auquel personne n’aurait accès. Oui, je veux bien, visible de temps à autre pour quelque circonstance, mais le reste du temps, invisible, imprévisible, absent, énigmatique.

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Sunday, November 8, 2020

Chroniques de l'invisible - 308

Une toute petite fenêtre, même si je ne peux pas savoir. Ainsi, je comprends mieux l’affliction. Aide si précieuse, de fait, de ce qui connaît ce qui en découle. J’imagine tout cela pour des années. Ou je vis ces années en quelques semaines. Car on s’habitue. On s’habitue à tout. C’est un ordre. Sous la forme d’un conseil avisé. Les sensations réhabitent le corps textuel. C’était une douleur aussi, pour chacun. Trop vite, trop près, trop intense. Des blessures. Envie de les voir défiler dans les couloirs vides. Et pour une fois en finir. Oh, ce n’était pas vraiment une punition. Je ne l’ai pas vécu comme tel. Une sorte d’expiation plutôt. Il faudra que j’améliore la technique. C’était une première fois. Enfin, de cette manière. Je m’étais laissé faire. C’était glisser. C’était finir aussi, en quelque sorte, mais ce que je ne savais pas, c’est que c’était seulement reporté. Alors, « pour une fois en finir », autrement, tentant le tout pour le tout avec pour seul guide la conscience du travail à l’œuvre, de ce qui plonge vers un avenir. Il fallait que je l’évoque. Les thèmes s’imposent, en douceur. J’ai envie d’y être confronté en permanence car c’est l’une des clés je suis sûr de cette forme de plénitude qui m’a donné un tel recul. J’étais tout à coup parmi eux, comme les autres, acceptant de participer sans m’y consacrer exclusivement, comme les autres, appréciant que le fait soit une simple pause sans grande conséquence sur le rythme qui s’est peu à peu imposé et que je vais développer. Je me souviendrai longtemps de ce premier jour, si éprouvant. Je m’en souviendrai concrètement.

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Saturday, November 7, 2020

Chroniques de l'invisible - 307

Ce serait difficile de tout résumer. Ce n’est pas l’objectif, au contraire. Je pourrai tout relier plus tard. Puisque tout est écrit, pour une fois. Il ne manque rien. La suite est entièrement dans le silence. Je ne me sens obligé de rien, en grande liberté. Ce sera à nouveau selon mon désir. Je sais un peu ce qui arrive lentement. Un choix. Il se profile. Maintenant, je sais mieux faire. Je ne force rien. Je n’éprouve plus d’angoisse depuis suffisamment longtemps pour me dire que cela vaut la peine d’être ainsi à l’écoute, monde si sonore, le moindre bruit, le moindre son, attentif à tout, intérieurement également. C’est infiniment plus vaste, je dois l’avouer. Et puis, cela s’équilibre en quelque sorte. Jour clos. Voilà ce qui s’est passé. Je pense aux lendemains déroutants. À l’indulgence dont je vais devoir faire preuve, aussi, envers moi-même.

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Friday, November 6, 2020

Chroniques de l'invisible - 306

Je ne veux pas que cela soit au détriment de ce que j’ai été, que cela remplace des zones d’état d’une véritable histoire. Il faudra pouvoir conjuguer. Je sais ! C’est intense parce que j’apprends beaucoup, je mets en ordre, je dois réinventer beaucoup, sans faire semblant. Il n’y aura de pause que lorsque je sortirai réellement de cette stupeur. Que cela soit à ce point coordonné me bouleverse. Des cris de moi partent dans tous les sens. Il faut continuer, poursuivre, laisser tout cela s’animer et se mettre en ordre. Y mettre aussi quelque silence. J’ai eu besoin de rappeler quelques faits. Ce qui m’a mené là. J’en choisis certains puis pense plus tard à d’autres tout aussi essentiels. Dans ces moments que j’habite entièrement. Lorsque cela se présente à moi et que des signes se posent à ma vue, face à moi ou devant moi. Il y en aurait tant qu’on ne pourrait y échapper. Cela signifie que l’énigme est encore plus grande, que cela nous dépasse tout en étant accessible si nous le cherchons. Oui, très certainement, c’est parce qu’à la base de tout, je cherche. C’est une quête permanente. Je n’aurais jamais eu autant d’espace pour y penser. Et cela va durer, sans aucun doute. J’imagine qu’on aimerait des détails. Ils sont là. Je revois chaque heure, chaque chemin, chaque forêt, chaque lieu où je suis entré, je cherchais. Tout ce que j’ai en fait partie. Ce qui rend tout cela encore plus mystérieux.

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Thursday, November 5, 2020

Chroniques de l'invisible - 305

Au fond, je n’ai pas envie de faire l’effort de l’intelligibilité. C’est peut-être même dans un corps textuel destiné à ne pas être lu que se trouvera ce qu’il y a de plus clair. Je n’ai pas à m’occuper de cela en ce moment. Le personnage est en deux états en même temps. Le premier assidu, le second tourmenté. Ni premier ni second d’ailleurs. C’est un seul. Il est juste en deux états. Et pour une fois c’est limpide. Ce n’est que moi. Le personnage. Moi dans celui qui prépare le café les repas les comptes. Moi dans celui qui ère la nuit ne sachant à qui s’accrocher. Moi qui avant pouvait me mettre à hurler, mais je me suis auto-passé un pacte charte contrat. Désormais la nuit, des complies aux laudes, c’est silence. Je pourrais le faire à longueur de journées d’ailleurs. En partie seulement. Il y a toujours un personnage inspecteur qui veut savoir pourquoi je viens et qui me demande de vider mes poches sur la table. Un rappel. On n’en a pas fini avec les personnages qui vident les poches sur la table. C’est une vengeance. On n’a pas vu arriver le type avec son couteau, le type avec sa mitraillette, alors on vide les poches des passants. Baisse ton pantalon. Humiliation degré zéro. Je n’ai rien d’autre à en dire. Une manière de ponctuer. Ce n’était pas grand-chose d’y avoir pensé. Il s’est tant passé depuis. Je compose un royaume. Je vois une reine s’approcher. L’enfant n’est pas bien grand mais il attire son attention. Elle lui demande qui il est. Il choisit de dire : Baptiste. Elle lui demande ce qu’il vient faire ici. Prier. Elle lui demande pour qui. Pour vous. Et depuis elle désire qu’il soit près d’elle, non loin d’elle, dans la pièce qu’elle traverse, dans un jardin. Je dois laisser aller cela. Une grande histoire en peu de mots. C’est ainsi que cela se présentera car l’étude va se mener encore, plus loin. J’ai failli en parler. J’ai trouvé meilleur confesseur. Je n’ai évoqué que l’étude. Et les voisins. C’est toujours drôle de parler des voisins. Surtout quand on ne les connaît pas. À peine. Faut dire que je ne suis pas du genre à discuter sur le palier ni dans la cour ni dans la rue. Parfois, c’est obligé. Je suis très aimable, mais au bout de deux trois fois un bonjour suffit.

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Wednesday, November 4, 2020

Chroniques de l'invisible - 304

Ce sera donc une première fois que je vais m’y consacrer. Il y a déjà eu un pas de plus, un pas qui me démontre très certainement ce que de ma fragilité je traite avec ce que je sais faire de mieux, car c’est une douleur lancinante qui à la fois m’intrigue et me conduit. Elle me réveille la nuit, me désoriente le jour. J’apprécie ce qui vient temporiser alors. À travers cela, c’est tout le temps qui passe. Aucun doute que j’ai une qualité à perfectionner. Je ne m’attends pas à ce que ce soit immédiat. Et puis, s’il m’est donné de le vivre ainsi, je le dois à ce qui m’a été transmis. Aussi, je ne vais pas contrer ce qui alimente ce travail. Il me semble normal à ce stade d’être parfois désorienté. Il y a eu un bombardement de nouveautés. Parmi elles, ce don que je me suis offert de modifier quelques attachements. Je le ferai aux heures disponibles, comme un loisir, un loisir qui m’oblige à travailler mais qui m’apporte également beaucoup de douceur. Deux points essentiels. Le premier est ce qui s’est trouvé sur mon chemin alors que j’y pensais de plus en plus sans trop savoir comment faire, signe qui me disait : c’est maintenant. Le second est une question d’assimilation pour reproduire en moi et chez moi le spectacle auquel j’ai assisté, l’améliorant pour moi car je l’adapte à ce que je suis et ce que je désire. Le fait de ne pas nommer rend tout cela plus mystérieux. Plus fragile. Il serait si simple de tout dire. De raconter l’histoire. Je pourrais même inventer et mentir. De toute façon, on ne me croirait pas. J’ai trouvé un lieu sans jugement, trouvé le moyen d’éviter les injonctions. Il me fallait une scène permanente. Je ne sais pas ce que cela va devenir mais je l’ai trouvée, cette scène, et elle me ravit.

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Tuesday, November 3, 2020

Chroniques de l'invisible - 303

Une formation. Parce qu’il y a de la musique et de la répétition, parce que les mots aussi viennent s’interposer, parce que cela se pense, transforme, oriente, cela me plaît et j’y vais sans mesure. Le plus surprenant sans doute se trouve là où je sens que je mobilise une admirable émotion conçue à partir d’un répertoire dont je me sers à la fois pour avancer et pour créer. Tout se place sans ferveur même si j’ai décidé qu’un nouveau nom serait inscrit pour signaler ma présence et, en quelque sorte, mon soutien, mon accompagnement. Ce n’est pas une appartenance. Ce ne sera pas une addiction. Je ne revendiquerai pas cette pratique. C’est elle qui m’appartient. Je vois déjà les temps où il faudra concéder voire différer une organisation forcément autre. Ce qui m’intéresse, c’est l’empreinte, de ne jamais la brusquer et d’accepter ce qui s’est merveilleusement composé. J’aimerais me demander depuis quand cela s’est manifesté. Il y a eu très clairement un attrait, un premier plongeon dans un domaine que je ne connaissais pas. M’ouvrant d’innombrables portes d’étude, je me suis pris au jeu, un jeu de l’esprit où j’ai dû à travers ce qu’on en dit établir moi-même ce qui dans tout cela était prévu pour libérer l’esprit et le temporiser pour qu’il soit source d’un meilleur vivre social. Soigner. Oui. Cela m’a soigné, donné envie de créer et donné envie d’offrir, à ma manière, ce qui me semble le plus juste actuellement. Cela ne se fait pas par hasard. C’est une question de communauté. Un débat intérieur. J’observe, j’interroge et si ce qu’on me réclame n’a aucun rapport avec le sujet, je me dégage. Ce qui ne m’empêche pas de soutenir, parfois même financièrement, et d’être présent.

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Monday, November 2, 2020

Chroniques de l'invisible - 302

Une lutte importante est en train d’être menée, en lien avec ce qui revient toujours, l’inréglé, comme une dette à payer. Ce qui s’intercale au quotidien comprend des éléments que le corps textuel semble vouloir intégrer. Je le sens au fort désir qui se manifeste, souvent dans le silence que je m’impose. Ce que cela signifie me dépasse tant que le bouleversement est immense, l’émotion au rendez-vous, entre désolation et résignation, les gestes empêchés, avec parfois un contact plus précis sur quelque blessure ancienne. Il n’y a pas eu d’égarement. Une tendance à l’éloignement, c’est sûr, la tentation d’autres voies où je n’ai bien souvent trouvé qu’un attrait vers l’impossible altération d’un vivant sur un autre vivant. Ce n’était pas mauvais, mais ce n’était pas cela. Ce que j’accepte au fur et à mesure, c’est en quelque sorte l’inévitable attachement, un langage premier et une grammaire fondatrice. Cela n’inclut pas que cette langue soit unique. Je peux voyager. C’est chaque fois agréable. Par contre, comme pour tout ce que je découvre, j’étais à une intersection, où des manifestations qu’on cherchait à adapter n’auraient jamais dû l’être, au contraire. Il aurait fallu renforcer, ce qui comprend expliquer et appliquer. Apprendre, aussi, évidemment, ce que l’esprit attend sans le formuler, cherchant par tous les moyens à s’impliquer pour assouvir un besoin d’accomplissement. On l’ignore peut-être plus encore de nos jours que ce que cela fut. Simple supposition. C’est la manière que j’emprunte pour ouvrir l’espace de la création. Une création à la fois libérée (puisqu’il y a en effet des éléments nouveaux venant de moi) et guidée par l’étude plus ou moins frénétique selon les périodes. Aller chercher. Je n’avais presque rien pris sachant que je serais seul une très longue partie de la journée. Je me suis naturellement mis à travailler. Là où il y a cette trame que tant suivent, je place des apports personnels qui me conviennent, évidemment, puisque cela m’appartient. J’aime l’idée de n’évoquer cela avec personne, que ce soit mon jardin intime devenu si fleuri qu’y inviter quelqu’un serait rompre avec une certaine confrontation avec des mots que je ne voudrais pas qu’on juge. Je suis ce drôle d’acteur jouant pour lui seul un rôle qui a fait partie d’une de ces vies déviées mais qui malgré tout continuaient leur progression attendant qu’elles soient un jour révélées. D’une addiction à l’autre. On dit que c’est une question d’habitude. On s’habitue. Puis c’est chaque fois. Devenu un geste quotidien. Parfois, je me dis que j’ai juste besoin de remplacer, mais je reviens à ce que je crois vouloir échapper. Peut-être faut-il juste varier. Cependant, j’identifie lorsque le corps textuel n’en retire rien, qu’il laisse défiler les éléments, ou lorsqu’il souffre. Le seul moyen de le soigner ou de le remettre en mouvement se trouve dans la façon que j’ai de m’emparer de certains enseignements. Mon goût plonge alors dans l’ancien, ces périodes où l’établissement semblait solide alors qu’il était composé de mystères que je crois encore en fonction. On aime rendre instable. Tendance à noyer l’esprit, car l’esprit libre est imprévisible, ce que déteste les prévisionnistes. Alors c’est vrai. Parfois j’y passe trop de temps. Parfois c’est juste une phrase, une page. Et puis il y a ce que je retiens sans effort et ce que j’oublie instantanément. J’ai tout de même des relais dans tout cela. Dès que quelque chose m’attire, je m’y engouffre sans trop veiller aux conséquences de la vie d’avant dont font partie quelques attentes sociales jusqu’à ce que j’arrive à rééquilibrer un peu. Depuis que je tais, je sais même mieux faire et personne ne remarque rien à part que les relations ainsi que les conversations s’affinent, uniquement lorsque je me rends disponible, ce que je fais par plaisir.

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Sunday, November 1, 2020

Chroniques de l'invisible - 301

La loi des correspondances, des liaisons, des tentations, des obligations. En soi, je ne le regrette pas. Venir à bout d’une colère, chasser les pensées par d’autres, cela valait la peine même si la chronologie est quelque peu malmenée. Sans doute faut-il que je vive cela avec les contradictions que cela contient. Après tout, ce que j’ai vu me suffit pour le comprendre. Ce qui tient, ce qui s’effondre. Avant le retour à soi. Savoir jusqu’où je suis prêt à aller dans cette voie ne se pose que quelques secondes. L’idée d’une formation y est liée. Alors, cela me convient entièrement. La mise en œuvre ne se laisse pas divertir. Je l’ai toujours vécu ainsi. Cela n’indique rien. Puisque je vais à travers cela apprendre à me rallier à quelques fondamentaux constitutifs. L’aspect radical y prend forme. Allez au bout. Ne pas se laisser séduire par l’abattement qui serait la solution immédiate, attendue. Seuls quelques détails m’autorisent à formuler des impressions d’une extraordinaire densité.

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