Tuesday, August 18, 2026

Pour n’écrire qu’une seule règle

Le tout est de faire converger à la fois le bon lieu, le bon moment pour que ne s’exprime plus que ce qui doit être, dans la simplicité de quelque promiscuité ressemblant à quelque hasard, la foule enfin, toutes les circulations, tous les âges, toutes les singularités, chaque langue, toujours au bord de ne jamais se comprendre, et pourtant, deux trois mots, le grand sourire, nous ne sommes certainement pas du même avis, ce n’est pas nécessaire, que tout serait triste si nous avions tous la même manière de le dire, plus qu’un roman, national, le même drapeau, l’armée comme un seul homme, depuis la nuit des temps, on ne sait pas faire autrement, cela ne s’explique pas, ce n’est pas comme la règle affichée partout, il faut apprendre, à observer, ce n’est pas si facile, ce n’est pas tout fait, l’opinion ne s’est pas trouvée toute entière, en une fois, définitive, pour n’écrire qu’une seule règle.

Saturday, August 15, 2026

Cependant, je préfère conserver les repères, ce qui est, y compris les failles, y compris les contradictions

Reste toujours le goût, le goût de l’excellence jamais orienté autrement que vers soi, sans besoin ni de le dicter ni d’en faire le prétexte d’être tout à coup meilleur qu’un autre parce que j’aurais tout simplement passé plus de temps à enrichir un type d’activité (y compris les loisirs) pendant qu’un voisin fait tout autre chose, peut-être mille de plus, peut-être cinq de moins. Je ne peux plus comparer. Je ne m’intéresse pas à tout ce que fait le voisin et je ne lui révèle que ce qu’il peut lui-même déceler, comme nous le faisons tous, comme je le fais pour lui, grâce à la curiosité. On trouve alors nos points de rencontre. Et ton œuvre, comment avance-t-elle ? Elle attend qu’une décision soit prise. Ce n’est qu’une affaire de point de vue qui va tout renverser. De l’intérieur. Un travail sur l’imaginaire, au quotidien, jour après jour, pour avoir laissé ce qui provoque la plupart du temps la dépendance à seulement quelques éléments qui peuvent être des personnes, des objets, des faits, des systèmes ou des institutions, partant du principe que la tendance générale est de trouver ce qui rassure, lorsque tout fait conclusion, c’est ce que je cherchais, quand la liberté signifie tout autrement, et avec elle, les décisions à prendre, les possessifs à déplacer ou parfois même à taire. Je suis alors face à ce qui devrait être transformé, mais je n'ose pas. Tout serait sans doute mieux. La conviction de cela est très claire. Cependant, je préfère conserver les repères, ce qui est, y compris les failles, y compris les contradictions.

Monday, August 10, 2026

Le retrait sans arrêt

Je n’ai plus peur du temps que cela prendra d’amener peu à peu la diversion que j’ai envie de voir opérante, dans tous les domaines que je fréquente par goût ou par nécessité, car il ne s’agit pas d’essayer de se leurrer, l’alimentaire est une nécessité. Je ne refuse pas quelques deniers, même si je continue de creuser, d’aller plus loin dans la décroissance jusqu’à toujours se demander de quoi nous avons besoin réellement, à quoi ressemblent les nuits sans d’autres distractions, les voyages sans d’autres destinations, le retrait sans arrêt.

Saturday, August 1, 2026

Il n’y a dès lors plus lieu que je l’évoque

La concentration sous la forme de rencontres révèle des conflits ne me concernant a priori pas directement mais m’entourant. Le fait s’installe, s’interpose. On me le confie. Je dois agir et réagir immédiatement face à la médiocrité des tenants d’un titre. Je ne sais pas si dès cet instant je résous quoi que ce soit. D’une certaine manière, il aura suffi qu’une voie obstruée se libère. Cela se fait en ma présence, sous mes yeux. Le choix que je m’impose de suspendre tant qu’il n’est pas suffisamment éclairé est lié à une question fondatrice où je me dois d’évaluer dans quelle mesure ce qui veut devenir sujet doit l’être effectivement, car les sujets sont nombreux à postuler. Je pourrais être tenté de les mettre en fiction par simple commodité ou parce qu’ils se feraient insistants par leur récurrence ou par une manière plus brutale de se rendre incontournable. À cause d’eux, je passerais à côté d’un autre essentiel, voire de plusieurs autres. C’est pourquoi je me méfie d’abord. L’évidence n’est pas dans ce qui se présente en premier, ou plus fort, ou plus souvent. Des sujets tombent ainsi jour après jour. Je les juge aux allures ou aux regards qui ne peuvent plus me tromper. Faudrait-il qu’on me somme de me consacrer comme pour prendre parti, je délie et le sujet se dédramatise instantanément. Il n’y a dès lors plus lieu que je l’évoque.

Monday, April 27, 2026

La lente métamorphose du vivant

Voilà qui ne veut plus rien dire. Toutes les dates sont fausses. À chaque fois, je me dis que cela pourrait rassurer, mais une fois de plus, j’ai évité. C’est un peu comme un entre-deux. Il y a d’un côté tout ce que mon imaginaire a fabriqué et cela qui continue. Des sortes de repères auxquels je suis intimement lié, revenant sans heurt et à partir desquels j’ai l’impression qu’une singularité a réussi à se développer. J’attends toujours quelque chose impatiemment, qu’une certaine logique vienne s’installer afin que les journées ne soient pas trop difficiles à penser. Comme un code de bonne conduite à suivre scrupuleusement. À telle heure, je n’aurais que cela à faire, puis tout se déroulerait. Je ne suis pas certain d’avoir meilleure conscience de l’effet de tout cela dans l’enchaînement des événements quotidiens. Je l’aborde peut-être et seulement pour un autre objectif, pour le coup, — et cela est en effet très clair — certainement moins défini. Une suite de ce que j’allais devenir avait été comme tracée ou conçue par des personnes en qui j’avais toute confiance. Reprendre presque un à un leurs conseils m’enracine dans ce qui fut pour moi un don détourné. De cela, je réactive ce qui me semble encore tellement informulable que je dois adapter la complexité du corps textuel à des facteurs relevant à peu de choses près de la magie, ces éléments issus d’une loi non édictée qui non seulement ont été implantés mais ont toujours le même impact. Si je ressens le besoin de le décrire, c’est en partie parce que j’en constate des conséquences que je n’aurais jamais réussi à prédire, ce qui est, en soi, ce que j’attendais pourtant, le désirant, en laissant faire aux frontières du réel la lente métamorphose du vivant.

Thursday, April 23, 2026

Joseph Andras

Le livre que voici est un croquis d’écrivain. Aucunement de théoricien, de chercheur ou de philosophe. Quelques mots rassemblés après avoir vécu la moitié de notre vie en nous – un nous à dessein enchevêtré, sans permanence, aussi peu clos que ne l’est l’existence. Mais ces mots, au vrai, ne nous doivent rien puisqu’ils doivent tout aux lectures, aux rencontres et aux discussions. À quelques pays parcourus, aussi, qui vivent depuis auprès du nôtre.

Dix ans durant nos livres ont été écrits sous la conduite de l’idée socialiste : c’est d’elle dont il sera essentiellement question. L’idée. La pensée – sans laquelle la pratique s’ensable, et, ça va sans dire, inversement. Victor Considérant, l’un de ses premiers bâtisseurs, aurait dit « l’Idée » avec une majuscule. Elle a pu perdre de son évidence, de sa netteté, de sa droiture. De sa superbe aussi.

Saisissons l’occasion qui nous est offerte pour la dire plus distinctement que nous ne l’avons fait par les voies de la littérature et de la poésie.

Sunday, March 3, 2024

Stig Dagerman

Nous agissons quelquefois sans savoir pourquoi. Ensuite nous sommes étonnés de ce que nous avons fait. Nous pouvons aussi être effrayés. Mais de l’étonnement ou de la peur se dégage une explication de cet acte. Il doit en être ainsi, car l’inexpliqué nous emplit d’une angoisse que nous n’avons pas la force de supporter longtemps. Mais quand l’explication est pensée ou exprimée, nous avons déjà oublié qu’elle est venue après coup, que l’acte est premier. Si nous l’oublions définitivement, parce que l’explication est en accord avec l’acte, c’est parfait. Il arrive pourtant que ce ne soit pas parfait. Il en est ainsi lorsque soudain nous découvrons que l’explication qui nous était donnée est mensongère, que celle-ci, quand les conséquences de l’acte se sont éclaircies à la lumière de tout ce qui est arrivé par la suite, se trouve être un faux selon ce que nous visions au fond de nous-même en agissant ainsi. C’est alors que nous éprouvons une véritable angoisse. Car celle-ci c’est de ne pouvoir se fier à ses propres pensées quand elles sont seules, c’est de savoir que nos pensées mentent, bien que nous soyons nous-même sincère.

Sunday, September 25, 2022

Gaëlle Obiégly

Comparés à mes cahiers, les livres que je conçois me semblent dérisoires. C’est pour ça que la plupart du temps, je les supprime. Ils font écran à ce qui s’écrit brutalement, par à-coups mais sans rupture et qui n’est pas montrable. Car si je le montrais cela deviendrait un livre et tout ce que je pourrais écrire à la suite de cette exposition serait sali. Sali n’est pas le mot juste. Quand je fais un roman, je désinfecte mon écriture. Je lui donne un goût de menthe. J’ôte les odeurs corporelles, toute trace de moi. Pour cela je produis un je intermédiaire, c’est celui de l’écriture, le je mythologique. Mytho, quoi. Il est plus durable que ma personne au jour le jour. C’est comme ça, ce n’est pas moi qui l’ai décidé : la fiction dure plus longtemps que les faits. Celle qui vous parle ici et maintenant s’offre une longévité qui dépasse largement l’espérance de vie d’une Occidentale actuelle. 

N'importe qui cherche à donner forme à sa vie, parfois en s’enrôlant dans l’armée, en se portant volontaire pour les tests de vaccins. L’écriture est une autre façon de se façonner une vie. Si je fais un livre, je m’efforce de faire disparaître les traces de moi, de mon moi périssable. Peut-être comme un malfaiteur après avoir commis un délit. Quand je fais mon cahier, je ne dissimule rien. Aucune police n’est à mes trousses, d’ailleurs. La personne qui va trouver mes cahiers n’aura pas envie de les lire, parions. Il y en a tellement que c’est décourageant. Ce n’est pas du tout écrit comme la littérature historiquement advenue. Ce n’est pas spécialement intéressant. Distrayant, encore moins. Et plus problématique, c’est plein de cruautés, de débâcles et d’allergies, d’infectes histoires de lit.

Wednesday, August 31, 2022

Jane Sautière

Toute cette vie passée dans la fumée du rêve. Ne se souvenir de rien, si invraisemblablement peu. Cette absence de mémoire est aussi une absence d’attention, un défaut de présence au monde. Je me dis, c’est par le corps qu’il faut chercher, ce qu’il a composté de nos gestes, les frissons de la peau, les lits du sommeil, les lampes de chevet, les armoires, la forme d’une clef ; ce que les yeux ont saisi de la mer insensée, de la laitance de la lune, de la couleur d’une chevelure ; ce que la bouche a gardé et des figues et des pêches et de l’amer et du vin et des baisers. Et des longanes mangés à Takmao, là où était l’hôpital psychiatrique, je ne sais vraiment pas ce que je faisais là-bas, mais les longanes sont encore présents, leur arrière-goût d’éther, leur noyau gros, noir et lisse dans la bouche, comme un globe oculaire. Tout ce qui reste du battement du corps amoureux, des spasmes orgasmiques, des chansons, oreilles et gorge. Le coffre du corps, il faudrait l’ouvrir.

Friday, May 28, 2021

Jacques Abeille

J’essayais dans ma tête de raccorder les épisodes dont j’avais encore à tracer le récit, ou bien je m’efforçais de déchiffrer des correspondances dont le fil me semblait courir sous la suite de mes aventures et se dérober à toutes mes tentatives pour le saisir ; j’allais même parfois jusqu’à me figurer le livre achevé et à spéculer sur le sort qui pourrait être le sien dans le monde. Mais la pente la plus constante de mes réflexions me ramenait à un unique et insoluble problème. Je sentais le désir de doter ce que j’écrivais d’une épaisseur ; je ne voulais pas qu’il fût l’impression ou la matérialisation d’un discours tout uniment filé, mais qu’on y sente l’ombre, la résonance, l’opacité énigmatique d’une chose. Or, je ne pouvais me résoudre à aucun artifice en faveur de cette exigence dont j’ignorais le fondement. Ce refus de mise en œuvre me venait peut-être de ma grande paresse naturelle qui me poussait à me contenter, en ce qui concerne la qualité de mes récits, de vœux pieux. Il me venait surtout, me semblait-il, du sentiment très puissant qu’une vérité dévorante et insatiable était là en mouvement, sur laquelle je n’avais aucun droit. Ainsi me trouvais-je condamné à brasser des exigences paradoxales auxquelles rien ne me permettait de satisfaire et je ne souffrais aucunement de leur incessant retour parmi mes pensées car celui-ci m’apparaissait toujours comme un état fécond. Au reste, lorsque, l’après-midi, je me retrouvais seul face au papier, ces rêves se dissipaient tout à fait pour ne laisser place qu’à un durable et sautillant bruissement de plume. J’en vins à les considérer comme une sorte de tissu neutre qui n’entrait aucunement comme constituant dans la tâche qui m’absorbait mais dont la fonction était de me protéger de leur feutrage en m’isolant de tout. C’était comme une rumeur nécessaire à un certain silence. Et alors, vraiment, rien ne pouvait plus m’atteindre.

Wednesday, April 7, 2021

Nicole Caligaris

La clarté commence à ras de terre, la leur était bleue, ils y avaient cru. Ils étaient partis, dans ce paysage de sable et de cailloux, comme ils étaient, sans chaussures dignes de ce nom, épuisés, sans emporter à boire. Ils avaient aperçu les points flous des 4 x 4 de la compagnie minière. La brigade. Les hommes de sécurité parcouraient la voie ferrée. Ils avaient suivi le cap. Ils s’étaient postés pas loin des rails. Quand ils avaient entendu venir le train, ils avaient démarré, avec leurs claquettes aux pieds, l’un derrière l’autre, ils s’étaient mis à courir, noirs encore, chauds, lancés par leur noyau en fusion, alors que leurs membres n’en pouvaient plus, que la course les pliait en deux, qu’elle leur pinçait les narines pour en aspirer le dernier souffle, qu’elle leur faisait remonter leur fil jusqu’au va-tout de son origine, jusqu’à l’instant de leur naissance, de leur chute dans l’atmosphère, de l’apnée et de la toux d’apocalypse qui allait avec, ils avaient attrapé le train de la compagnie minière, sans doute que la nuit avait flanché un instant, que le ciel à peine fait les avait désirés pour de bon, à ce moment-là, assez proche encore de ses minuscules drageons pour les arracher des cailloux, au moyen de leurs propres cuisses qui avaient trouvé la dernière force de faire le bond, de leurs propres bras dont les poings s’étaient accrochés aux échelons du wagon et qui avaient réussi à tracter leurs quarante kilos d’homme à bout, pendant que la brigade qui devait revenir n’en était pas encore à cette cote de la ligne, c’était par ce coup impossible que le ciel les avait portés, qu’il les avait allongés, sur le chargement de bauxite, contre sa propre peau et c’est là, imprégnés de minerai rouge, secoués comme des jujubes, roulant vers leurs prochaines minutes dont rien n’indiquait la durée, que la mort leur était sortie du ventre, par un rire pyrotechnique, flambant le feu, soufflant le soufre, et c’était dans ce rire que leur œuf à deux germes avait pris, avec à l’intérieur son centre divisible, son ballot de matières, ses hélices, ses mailles, son modèle à deux cœurs dont pas un ne serait sauvable mais qui pompaient, à cette minute, le même pa-poum.

Thursday, April 1, 2021

Chroniques de l'invisible - 452

Ce n’est pourtant pas aussi simple qu’une tacite reconduction. Ou pour toute la vie. Imagine, un jour. Tout simplement. On se détourne. On n’y pense pas vraiment. Ah tiens oui ce n’est plus là. Je te dis que c’était rouge avant. Des bribes. Des jours qui passent devenus jours passés. Tous les protagonistes, regards gênés. On a beau le savoir. On a beau s’y attendre. Ça fait son effet. Jamais véritablement le même. On en est là. On est là. Il aurait pu nous passer un petit coup de fil. Tendus à présent, à devoir expliquer, dans cet univers où chaque bâtiment, chaque tour, le moindre trottoir, au loin des champs, pas si loin, une place, naturellement, sinon on ne peut pas se retrouver. Il suffit de quelques détails, l’image incrustée au coin de la pensée. L’entre-deux, comment dire, prolongé. Ce petit air de découverte envahissant l’expression. Il est si heureux. Il ne veut plus partir. Cette fois, c’est plus difficile. Habituellement on y pose des options. Je pense assez spontanément : on verra bien. Je demande : qu’est-ce qu’il y a ? De la tristesse. Et quoi de nouveau ? De la résignation. Constater. La réalité. Ce sera « l’en travaux », oui, plus long que prévu. Un lourd dossier est arrivé hier. Certainement criminel. C’est toujours criminel avec lui. Il contient l’étape importante. Pour l’intrigue, essentiel. On dira : ah c’est pour ça ! Terrible. Ces vagues qui toutes annoncent, dénoncent, renforcent, détruisent. Je pense à « tous ces avrils de ma vie », à toutes ces traversées. Il n’est pas temps de tout relier. Plus que jamais, les Nornes relancent la corde d’or. Même si j’aime quand il manque des mots. C’est si beau de le voir se baigner dans le plaisir. Je lui donne, je ne peux pas m’en empêcher, c’est sans doute cela, pour ces quelques minutes d’intensité, je dois lui dire, l’émotion est si forte, il ne saisit pas, il y a un point final, la corde d’or, ça commence par « c’est terrible », je veux que cela s’imprime en lui, dans sa propre difficulté, lorsqu’il plongera son regard dans le paysage où rien ne semble bousculé, je veux qu’il m’emporte, qu’il emporte cela de moi, de toute évidence, il n’a jamais entendu une telle révélation, de cette manière, « si l’on se reverra un jour ».

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Wednesday, March 31, 2021

Chroniques de l'invisible - 451

Ça passe par là, des images furtives d’une part, tenaces de l’autre, à croire qu’ils ont tous lu le même manuel d’exclusion, à moins que ce ne soit moi, à la fois comment veux-tu que je supporte une chose pareille, que je participe, c’est hors de mon champ de vision. C’est toujours une question de ton, le ton qui gère, le ton à qui on ne la fait pas, qui appelle les puissants, qui donne son avis. Pour arriver de n’importe où à n’importe quel moment. Un geste suffit et tout s’applique. Entouré de caméras. Cinéma de l’ombre. Et la liste défile, ça défile à longueur de temps, les dissonances telles entre les discours que l’un efface l’autre, c’est ce qu’il croit, plutôt que de mettre en débat, de toute façon il faut bien que quelqu’un décide, autant commencer par la décision, cette petite porte d’entrée, ce rappel incessant, motif presque d’une raison d’être, nous on passe le reste du temps à réparer, cette blessure dans le corps, invisible, inaudible, mots échappés, mots contournés, tellement porteurs de sens. Un brouillon de nous-mêmes, réitéré. Ce qui est fantastique, c’est le décalage, qui se traduit par ce qui nous vient immédiatement lorsque tout continue de dériver. Ce pourrait être cela, finalement : traduire en langage littéraire, en outil littéraire, ce qui tente de se reproduire de l’autre côté. En face. Avec un décalage, donc, très léger, évoquant peu mais bien (nos services sont au taquet). Cette technique a été élaborée dans les temps anciens. À l’époque, il fallait quinze moines et trois chevaux. Ça ne rend pas l’exercice plus aisé car nous avons toujours conscience de notre effectivité. J’allais dire : nous aussi. Nous autres. Ceux qui sont censés appliquer bien sagement. Ce n’est pas cela, l’actualité. L’actualité, c’est ce que cela provoque dans le corps lorsque le discours nous semble grossièrement emphatique. On se souvient du « Nous tous. Nous. Tous ensemble. », au milieu de la page, de la parole qui ne sera jamais volée. Ce que cela traduisait à l’époque, c’est que rien n’avait réussi à nous retirer (encore) notre pouvoir de tout changer, de changer la donne, de tout renverser. Pour y parvenir, je n’ai rien modifié : même combat. On ne dévoile pas la stratégie et on continue d’agir. Seulement, voilà : aujourd’hui, c’est très légèrement différent. C’est possiblement immédiat. Oh, allez-y, fouillez. Content même que l’on se retrouve face à face. Le même constat. A priori, rien à se dire. Le seul lieu où l’on ne peut formuler aucun regret. Désolé, mais je viens à nouveau tracer au même endroit comme on marque un territoire en urinant. J’ai vu ainsi passer des guerres, des lieux, le strict nécessaire. Pas de détour. Droit au but.

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Tuesday, March 30, 2021

Chroniques de l'invisible - 450

Cet exercice-là pour lequel je n’ai jamais préparé personne n’a pas vocation à tirer des conclusions, mais plutôt à maintenir l’axe réflexif en tension en sollicitant la mémoire qui s’accommode assez aisément des trous pour structurer un arrangement offrant aux versions que l’on se raconte une bonne tenue. Si je prends tout cela au pied de la lettre, c’est un peu comme un permanent retour de vacances. On redécouvre le décor. On imagine que les objets n’ont pas bougé de place. Et pourtant, on ne reconnaît rien. Cela me fait dire que ce qu’il y a de vie en nous n’est pas très exactement calé sur les mouvements qu’on suppose merveilleusement réglés. Côté sensations fortes, on a été servi. Une véritable purge. C’est qu’il y en avait à passer. Tout se met magiquement en suspens, puis c’est l’éveil. Ça circule. Il faut que ça sorte. C’est sorti. J’ai bien cru ne pas réussir à en venir à bout. Commission d’urgence. Pas de hurlement. Plutôt calme. OK. La situation n’est pas pour me déplaire. Je sais qu’il y a un ordre. Tout se met en ordre. L’opération est délicate. À cause d’une stupide deadline avec de stupides critères. Grille de lecture. C’est la seule solution. La seule pour cette fois. Faire résonner les mots peut-être. Responsabilité. Il n’y aurait plus qu’à vider. Si ce n’était pas si dangereux, je n’aurais pas tout codé, dès le début. Infranchissable. La clé d’un plaisir constant.

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Monday, March 29, 2021

Chroniques de l'invisible - 449

J’aime bien la plan « analyse des données », pour la première fois « à cheval ». Tiens, y’avait longtemps (pas si longtemps) que je n’avais pas mis en place une stratégie pour déjouer l’esprit. Oui, on fera quelque chose d’automatique, et surtout de systématique. Comme ça, pas besoin de réfléchir. Tous les jours, paf. Tous les jours, paf. Ça tombe. On se met en quatre pour que ce soit fait. Transport des archives. Quand justement cela n’a plus rien à voir, qu’il s’agit de ne pas essayer de plier le temps en quatre. La joie simple de la nouvelle ère. Les ordres. Laissez tout en plan. Surtout les gros dossiers. On s’en fout.

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Sunday, March 28, 2021

Chroniques de l'invisible - 448

Puisque tout est parti de la notion d’ascendance, de ce jour où je m’étais dit : « c’est une manière d’isoler mais pour mieux tout voir et mieux ressentir », avec ce qui comble tant, si heureux, admiratif aussi, c’est la douceur, bien sûr, la reconnaissance, ce qui se dit avec beaucoup de délicatesse, cette évidence, ce qui a été pris et continue, un peu d’ivresse, l’idéal dont j’ai douté, pensant que je construisais avec les moyens qu’il ne se réalise jamais ou qu’un autre soit masqué par le discours. Il fallait refuser le modèle préétabli, oui, refuser, pour d’autres exigences, mieux placées. Évidemment que la tentation est admirablement forte, où il n’y a pas de premier pas qui compte. Cela se fait, premier retour, tout comme un premier jour. Je me moque bien dans cette intensité de ce qui était prévu, le plan retourné, il n’y a pas de retard, emporter simplement, on verra bien, le même effet au plus sensible, la fois où je l’ai découvert, c’était dans une autre langue (je ne cite jamais mes sources), le temps de s’habituer, on pourrait avoir peur de ne pas comprendre, de se trouver piégés, de ne pas savoir si on aime ou pas, il y a des repères, c’est pourtant simple, un petit extrait qui conduit, sans heurt, je ne voulais pas que cela s’identifie mais je voulais lui rendre hommage, j’avais conçu d’abord le lieu d’où tout émanerait, passage à l’acte, une seule méthode à adapter, nous étions fatigués d’avoir raté un épisode, pouvoir rater, nouvel ordre du monde, à l’instant même, devant la fresque, sans se hâter, se dire qu’on en sortira bien de cette boucle, le mieux c’est le hasard, je l’ai vécu, exceptionnel, quand cela porte tout, que l’on peut s’arrêter pour le plaisir de s’observer. Une fois passée la tentation de tomber dans le circuit dominant, l’adresse est mieux ciblée, dans la pensée ou ailleurs, rassure, non par sa clarté mais par cette échappée que nous venons nous autoriser, ce qu’il manque cruellement dans d’autres milieux d’où l’on ne veut pas sortir, dépendance ou addiction, si proches de toute façon, revenir au même, s’interdisant l’inconnu. Toutes ces histoires s’entremêlant, constituant des motifs. Sûr que c’est une lutte, une lutte qui n’engage rien d’autre que nous-mêmes. Merveilleux, devant le grand bâtiment, j’ose à peine entrer. Se remettre au présent.

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Saturday, March 27, 2021

Chroniques de l'invisible - 447

S’il est question de s’avancer, dans le silence, pour éviter d’avoir à toujours reproduire sans jamais se soucier ni de l’impact ni de ce que cela sera après, justement, lorsque le calme sera revenu, c’est qu’il se décide une voie décalée, on ne faisait pas cela de cette manière, on racontait, c’était simple, presque rien à rajouter, ah ! ce plaisir, renouvelé sans mesure, peu d’indications, à peine, effleuré, sans ralentir mais en diminuant, comme on dit, poco a poco, sospiroso, pour faire, plus délicat, apparaître ce dont je désire l’expression, de tout ce qui reste, sans violence, cela ne peut pas être constant ou alors je serais en train d’élaborer, de contrer le mouvement naturel, inutile de se mentir, c’est ainsi, cela n’a rien à voir avec le fait que je me suis organisé pour que cela soit possible, même si j’aime que l’option génère une grande partie, il faut du vide à cet endroit-là, et étrangement j’ai commencé comme ça, tout est vide, précisément, j’ai cessé d’essayer de comprendre comment cela travaille, ou plutôt, ce que j’ai compris, c’est qu’il fallait ce laisser-faire, de toute façon, c’est enclenché, les détails se joignent les uns aux autres, se confrontent, se distinguent, s’installent ou partent, ou se diffusent. Le plus important sera d’être là quand il le faut et non avec ce que j’aurais dû ou ce que d’autres (souvent imaginés), ce que j’aurais cru que d’autres (imaginés), attendaient de moi. La place pour cela est bien plus vaste que ce que l’on croit. Évidemment qu’on se prépare. Rares sont les surprises à moins d’un piège ou d’un contrôle inopiné (ce qui est presque identique). J’imagine donc que cette attention va se redoubler et ce sera terrible. Le « trop tard » sonnant le glas de tout. Il ne faut pas m’en vouloir. Je voulais me mette à jour, façon journaliste stagiaire payé au lance-pierre faisant son job pour assurer la mondanité de son milieu. Y être brillant. Facile. Apprendre deux trois phrases par cœur, lire deux trois infos récentes, rajouter « particulièrement en ce moment », s’excuser si la situation dégénère d’être un peu chamboulé (prévoir à ce propos d’arriver mal peigné) et bien sûr rire démesurément de tout même si l’on ne comprend pas. Parce que ce qui a provoqué un conflit, jadis, c’était de se voir a posteriori, comme jugé, comme grossièrement caricaturé, on n’aimait pas que l’un d’eux se défausse sur le reste de la grande communauté qui jusqu’à ce jour n’a fait que s’aimer, alors que désormais c’est se voir a priori, avant même l’action, le fameux « avant tout », plein de tous ces corps d’ombre, de ces désirs, de ces évocations.

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Friday, March 26, 2021

Chroniques de l'invisible - 446

Oh, il n’y a jamais de hasard pour ces choses-là. Et puis, j’avais à aller vers le pire pour que la réalité passe. Comme une lettre à la poste. Pas tant d’indices que ça. On n’a pas eu le droit d’entrer avant qu’ils ne retirent tous les corps. Plus tard, on nous expliquera. On nous donnera une version. Résultat d’enquête. Y compris le témoignage des voisins. On ne les entend pas d’habitude. Non, non, justement. C’est ça qui est perturbant. Ça n’a pas crié. C’était à cause de l’heure, ou des bruits. On ne les entend jamais mais on l’identifie tout de suite. Le corps qui tombe. Un autre corps qui tombe. On ne sait pas trop. Des meubles projetés, des bris de verre. En tirant sur la nappe, peut-être. Ou la télé. Étrangement long. Le corps paniqué, frappant le mur, le sol, les murs. Assourdissant. Puis rien. Il m’a dit : y’a quelque chose de pas normal. Tout cela qu’il faut reconstituer après. Longtemps après. Car la première fois qu’on entre, une fois autorisés, il n’y a presque rien. La lumière douce. Le livre avec son marque-page. Ça sentait la lessive fraîche. Des meubles bousculés. Puis, on voit tout ce qui a été brisé. Au cœur de l’histoire, désormais, parce qu’il y a eu un tournant dans l’édification, une sensation nouvelle, partagée, de ce que l’on reconnaît seulement d’une douleur passée, un flash de la mémoire corporelle.

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Thursday, March 25, 2021

Chroniques de l'invisible - 445

Le dossier criminel est pas mal dans le genre. Il est habitué, finalement. Passant sa vie à répondre aux questions. C’est r’parti. Il lui a donné un cachet pour qu’elle s’endorme ou qu’elle se calme. D’où ça vient, personne ne le sait. La drogue fait flipper tout le monde dans le couloir. L’alcool, moins. Prostitution, au bord du tabou. C’est pourtant clair. Les trois éléments font partie du portrait dressé au fur et à mesure des interrogatoires, de plus en plus musclés, au moins dans la parole. Il se prépare pour une vie de foyers, de transferts, ses affaires vite jetées dans un sac. Lui, sa méthode, c’est les photos et les cartes postales. Accrocher dans sa chambre, c’est chaque fois s’installer. Ça dure plus ou moins longtemps. On appelle ça la chambre parquée. Tout seule tranquille, douche individuelle. Normalement, c’est transitoire, mais y a plus de transitoire depuis longtemps. Sur le règlement, c’est joliment écrit. Le projet aussi, formidable. L’enfant n’y restera que vingt-quatre heures. Comme le couloir. Maximum quelques semaines. Pour certains, ça fait des mois. Bientôt des années. Que ça dure, que ça dure, que ça dure. Quand on le voit comme ça dans l’instantané du temps. L’émotion est intense mais on arrive à se décoller. Suffit parfois de fermer une porte, de juste être de l’autre côté. Après tout, c’est normal. Tristement normal. S’imaginer ensuite ce que ça fait. Depuis l’âge de quatre ans. Quand t’en as onze. Que tu sais parfaitement ce qu’il faut faire pour que le daron pète un câble, que les voisins appellent les flics, ce qu’il faut dire pour être emporté direct, ce qu’il faut dire pour être maintenu, rendez-vous médical, rendez-vous psy, rendez-vous juge. Sur le chemin, jamais la bonne personne. Ou celle qui ne serait pas là pour un remplir un dossier. Pour que ce soit le sujet, justement. Ce qu’il n’y a pas dans le dossier. Ce qui ne peut pas y être, donc. Que rien ne peut contenir. J’entends des cris dans ma tête. C’est désolé, inhumain. Des notes sans doute, toujours les mêmes, et ce que je fais depuis toujours peine. Alors, refais, recommence. Ah, ça oui, recommence. Comme des sauts dans le temps. La terreur, c’est de le voir tous les jours, de croire que c’est tous les jours, de croire que c’est depuis toujours et pour toujours. Ce n’est pas compliqué. Tu apprends puis tu sauras. Mais ça n’apprend pas. Pendant de longues années. Je ne peux pas faire autrement que de devenir l’insurmontable implanté dans le langage, car c’est comme ça qu’on est sculptés, par les mots, par le ton et donc si ça hurle, c’est que quelqu’un est venu hurler. Ils s’y sont mis à plusieurs. Collectif de l’engrenage, et l’océan derrière, ruminant. J’avais peur. Dans ses bras, j’avais peur. Trois ou quatre ans. Toute l’histoire dans le regard, dans le silence. Et il m’a répondu : je ne sais pas. La phrase qui tente de faire taire le doute. Se tromper, encore, même pour ça.

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Wednesday, March 24, 2021

Chroniques de l'invisible - 444

Il a fallu extraire dans la matière. L’erreur est de s’être laissé dépasser. Cela ne dure pas très longtemps. C’est tout de même très émouvant. La terre, exactement comme elle est. Aucun filtre. J’interviens uniquement pour quelques ajouts. De temps en temps. Pas grand-chose. Des petits rappels. Oui, ça parle encore, ça tape aux portes, la situation n’est pas réglée, il y a des enfances sacrifiées, des motifs qui ne peuvent pas se taire, qui reviendront parce qu’ils marquent la peau, provoquent des images qui ne font que rapporter à chaque fois ce qui fut insupportable de voir ou d’entendre. Des phrases complémentaires, en quelque sorte. Ce serait une mauvaise question que d’en interroger la manière. La preuve est là, sous mes yeux. Je laisse tout cela s’exprimer, sans effort particulier parce que je sais où tout cela me conduit. Retraverser. L’intolérable. Tenter la version qui s’approche, mais on ne s’approche pas, ou alors on s’approche avec pudeur là où il n’y en avait aucune. Ce qui se déroule est ce que je m’autorise, un double regard, comme avec la question de la courbe, si actuelle. Ça se resserre. Je dois dire que j’étais particulièrement touché que cela coordonne ici aussi. Ici, dans mon laboratoire, lorsque je sors de cet « au jour le jour », pour travailler le style. Bien sûr qu’il n’allait pas y avoir ce qui a échappé. Amputé. Nécessité de tout recomposer, à partir de sensations premières. Les plus importantes préoccupations, reléguées dans le corps. Elles reviennent. Cela signifie que l’outil, quand il a été mis à l’épreuve avec ce qui s’accumulait s’agissant des obligations, a tenu. La seule faille que je redoutais de revoir défiler ne fait rien d’autre qu’interpeler. C’était au moment où je détournais, si rapidement, que je ne voulais rien oublier de cet impact, d’avoir en si peu de temps fait un tout autre portrait que celui qu’on lisait dans le dossier criminel. Ce n’était pas la bonne personne, encore une fois, qu’on nommait responsable. Et sans surprise la victime n’était pas entendue.

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