Friday, March 20, 2020

Fragment de jours - 12

Des deux côtés de l’échelle temporelle, la mise à l’écart n’aura pas la même conséquence. De l’un, on ne s’apercevra de rien. De l’autre, cela dira tout. La matière est suffisamment expurgée pour n’avoir plus d’importance à avoir sur des obligations que je croyais encore nécessaires pour contrer des formes perverses d’autoritarisme, mais de ces milieux infestés, je dois au contraire m’éloigner. Pour ce faire, je me concentre au sujet des polyphonies, comme des plans sonores, où la matière circule dans son propre milieu, à la fois autonome et induite par ce qui la contient absolument. L’air n’est plus que parcours aléatoires, courants contradictoires, un état physique proche de la pureté auquel s’ajoute l’impondérable de l’humain, sa nécessité de faire corps en imitant ou de se distinguer en altérant. Ainsi, la vie de chaque jour recommencée, de nos rituels quotidiens, de nos obsessions, sans tenir compte parfois qu’on l’entendrait, qu’on le verrait, et peut-être même qu’on le lirait. Ces matins emplis de ces nuits bouleversées, lorsque je me demande si j’ai autre chose à faire que de suivre ce qui ne s’est pas achevé la veille, ce qui a fatigué la nuit. Chronicité d’une envergure qui se déploie lorsque je saisis que la permanence n’est pas universelle, qu’elle n’est ni une donnée intrinsèque ni l’objectif de tous alors qu’elle a du bon, cette permanence, notamment d’infléchir le cours de l’existence qui commence dans ce cahier qui m’occupe quand le mot se dépose dans l’articulation même de ce qui a toujours été. Je serais sans doute similaire à toute chose si j’avais cédé au besoin de confondre les espaces privés et les espaces publics. Je ne serais certainement pas au sein du plus intime si j’en avais fait des romans, mesurant à chaque étape ce qui doit se dire et ce qui doit se taire. La période où se traite la question d’une radicalité, où tout se met en débat dans mon espace intérieur, oui, je dirais volontiers presqu’à la fin, mais pas tout à fait, le temps de profiter à présent du changement de statut dans l’œuvre une fois que tous les freins ont, eux, été mis à l’œuvre, comme mise à l’épreuve. Après tout, je n’ai plus à attendre qu’une élaboration de la pensée se mette à distance pour produire l’énergie nécessaire à toute pulsation de ce que je trouverais bientôt ou sublime après l’avoir oublié, ou à remobiliser pour la suite. L’épreuve n’a aucun équivalent dans ce que l’on croit préétabli, comme se dire, penser, puis faire ce que l’on suppose jamais fait, ne plus faire que lire, écouter intégralement, ouvrir à nouveau le roman, où en étais-je ? Est-ce clair ? Le lecteur que je suis a-t-il été transformé par l’émotion ? Un peu comme tout le monde, rien de très original, car l’objectif n’est pas de briller, malgré le mal qui ronge, malgré les insomnies, la lente mélodie se dévoile peu à peu, fragile, maintenant que tout est passé et que je ne pourrai rien changer à part ce que j’en fais toujours. Le risque est de paraître monolithique, de n’avoir qu’un moyen de transmettre, et surtout de se considérer abouti avant que la forme soit stabilisée. Je n’aurais rien à faire dans cette voie-là que feindre. Or, l’objectif est tout autre. Je suis donc, intellectuellement, rassuré qu’en effet la remise à plat d’une méthode conduit à une meilleure révélation de cette part essentielle qui semble aimer ne pas se laisser capturer. J’ai même pensé qu’il serait simple de ponctuer différemment. Je tentais encore de piéger l’expression dans un cadre qui l’aurait, pas seulement contrôlée, mais obligée à s’établir ou à se révéler. Je ne crains pas de lâcher quelques certitudes nouvellement acquises en les renversant.

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