Tuesday, April 24, 2018

[NO WAY] - 26

Après quelques tasses de café, une longue douche insultant toute notion d’écologie solidaire envers la planète, de multiples quarts d’heure à admirer son joli petit tatouage en bas du ventre, se selfiant sans mesure devant la glace, pensant déjà qu’il allait provoquer le destin et ne pas revenir seul ce soir-là, il était allé longuement se promener sur les pentes de Montmartre pour finir dans un parc, une bière à la main, feuilletant d’abord un livre intelligent, puis un journal, puis glissant sur son téléphone, partageant quelques selfies à deux trois contacts bien ciblés, s’allongeant en position « le désir est partout sur mon corps », matant les quelques joueurs de football qui avaient fait tomber tout ce qui aurait pu retenir la sueur provoquée par l’effort dit sportif.

Friday, April 20, 2018

[NO WAY] - 29

Il portait un pantalon un peu serré, très bas sur les hanches, une démarche nonchalante, toujours des mouvements de bras très expressifs, très vivants, un port de tête noble, des bijoux sur le torse, une chemise échancrée, détachée au niveau de la ceinture, des yeux clairs, une petite barbe peu fournie, fumant des cigarettes, une chevelure un peu volage où il passait ses doigts nerveusement pour redresser une mèche qui retombait aussitôt. Il riait de voir que Lucky Luke l’observait et qu’il feignait de ne pas le remarquer sans manquer de croiser son regard de temps en temps. Ils s’amusèrent à ce petit jeu quelques minutes puis il profita d’un mouvement de groupe pour rejoindre Lucky qui lui, restait de l’autre côté du bar, souriant. Banalités de premières paroles échangées. Se présenter. Se nommer. Moi, Jane. Toi, Tarzan. Proposer un dernier verre. L’accepter. On se disait déjà ce qui occupait nos vies, professionnellement. Dans le regard, une complicité heureuse et rassurante, de ne pas être complètement seul. La discussion s’emballa. Les bras se frôlèrent. Déjà, les jambes n’en pouvaient plus de rester coller les unes aux autres.

Monday, April 16, 2018

[NO WAY] - 5

L’excellence d’un premier mot déposé sur une nouvelle page, à s’entendre dire qu’un traumatisme serait multiforme, qu’une agression serait plurielle, organisée, coordonnée, ce que dira ce qui se prépare, de n’avoir pas vu venir que les éléments se mettaient peu à peu en place, repoussant une unique responsabilité, quand, encore, il faudrait revenir tellement en amont que les chronologies se croisent, à trop vouloir un avant et un après, peut-être, se souvenant surtout des étapes dans la confrontation devenue insurmontable, des niveaux de progression, de pire en pire, ou de plus en plus intense, une prise de risque évoquée, puis rejetée, parce qu’elle n’a pas d’explication possible, aucune justification, alors, oui, conclure, que ce n’était pas grand chose, finalement, que de s’être trompé, d’objectif, d’idéal, d’interlocuteurs, de confesseurs, d’amitiés, où tout ce monde d’âpres inconsistances s’effondre, où s’évaporent, se diffusent, les rancœurs, les attentes, où le regard du juge se détourne, enfin, autoritaire, ce qu’il aurait dû apprendre à être, vers la narration des corps, l’ennui, la douleur, la peine, aussi, si grande, à fleur de peau, constamment, de ne pas se sentir capable d’aboutir, où l’absence, tout à coup, se fait sentir, d’une sagesse observant le résultat de son œuvre, de là où elle s’est inscrite, dans l’écriture.

Tuesday, April 10, 2018

[NO WAY] - 33

C’est parfaitement cette sensation-là qu’il faut réussir à travailler. L’ennui, ou ce qui ressemble à l’ennui, de vivre en direct l’inaction dans un paysage déjà fragile. Cela ressemble à l’ennui parce que je ne sais plus quoi faire, comme si j’étais brutalement dépossédé de toutes mes capacités. Un lendemain de quelque chose, encore, que j’aimerais ne pas avoir à convoquer dans ce nouveau lieu, le nommer, donc, dans l’indéfini, pour créer à partir de cette unique volonté, le seul environnement que je souhaite voir exister. Je me rends bien compte que je ne fais que cela, en parler, l’évoquer.

Friday, April 6, 2018

[NO WAY] - 58

L’idéal en question. Immédiatement. Comme pour ne jamais avoir à se lasser. De continuer. Pour ne rien avoir à dire d’autre. Répéter. Dans l’insomnie. Les images qui reviennent. Là, toujours là. À surprendre dans l’intimité. D’un lien qui n’a plus de fonction. Ou plus d’autre. Que de se rappeler à l’ordre. À la mémoire. Aux émotions. Nous nous serions fondamentalement parlé. Une discussion, donc. Entre la victime et son criminel. Écouter ce qui en ressort. Un malaise. De l’intime. Une voie dévastée. Une certitude d’être encore en présence. Comme inévitable. Comme constamment impatient. Ce que serait la perversion. Comment elle s’exprime. À travers le silence des corps. Du texte. Se pensant comme plusieurs auteurs. En même temps. Travaillant ensemble, dans une même énergie, pour un même objectif, réunissant les données, à seulement quelques jours, avec des lâchetés, des faiblesses, citer, voler, perdre, où serait une sorte de patron, pour dicter, diriger, ce brouillon infini qu’est la pensée, avec ses stations, ses scansions, si souvent reportées, nous y sommes, reportés, relégués, jeu de frottements entre les lignes pour y voir se déclencher le désir, le grand abandonné, le grand sacrifié, pour la bonne cause, pour paraître au monde, inébranlable, un journal de bord achevé, avec un point, pour délaisser, pour refourguer, pour dévoiler. Pour dénoncer.

Sunday, April 1, 2018

Régis Jauffret

Sans amour l'existence est déprimante si vous appréciez le bonheur. Seul l'amour m'arrache, me propulse, me jette hors de moi, petite balle flottant au-dessus des corps pagayant vers l'orgasme, la coulée de lave, le raz-de-marée et puis l'accalmie, le clapotis sur le rivage.

Ils sont mystérieux les nouveaux amants. Des palimpsestes à l'écriture pas encore tout à fait apparue, une langue étrangère charmante dont on rêve le sens en écoutant pâmée la mélodie. Les années passent, on finit par la parler couramment. Elle a perdu ses charmes l'un après l'autre, des mots dénués de tout apparat, nus et crus, sans ces ornements qui les faisaient scintiller. Le mot amour déchu, deux solitudes en vis-a-vis. La table où on soupe n'est plus qu'une auge où l'on ramasse sa nourriture d'une mâchoire avide comme paire de bœufs une harassante journée de travail terminée, le foin de la mangeoire.

Vous trouvez que j'exagère ? Mais oui, l'amour exagère toujours. Quand on le voit arriver, quand on le tient par le col, quand il dure, quand il s'affaisse, s'étiole, pourrit sur pied ou devient sec comme l'amadou. Les amours se ressemblent tout autant que les livres qui pour sublimes ou mauvais qu'ils soient sont faits du même alphabet, de semblable papier, s'affichent sur des écrans de la même technologie.

Friday, March 30, 2018

[NO WAY] - 37

Rester sur place et traverser de multiples univers, comme des sensations, un nécessaire retour aux origines, d’un sentiment, très puissant, qui s’est développé à un moment comme celui-ci, dans l’isolement total, à ne plus vouloir voir comment devraient se déchiffrer les signes de l’impulsion, ce désir si communicatif de mettre en communauté l’exclusion. Ce n’était pas tant l’idée de s’en détacher qui s’exprimait, mais le besoin de reconstruire une conquête de soi, impossible à concevoir parmi ces renvois de l’urgence de ne pas être présents dans le monde autrement que par l’activité d’un autre. Ce sont encore des évolutions qui se comptent en années. Comme une nécessité de format. La pensée serait lente à modeler son espace, mais elle persiste à vouloir agir par fulgurances. Un constant effort pour la saisir, à tout moment, pour en réemployer l’énergie, comme hésitante, des phrases qui se métamorphosent, en seulement quelques minutes, pour rester dans une zone réduite au silence, ou plutôt, une fois exprimée, mourant, s’absentant, de n’avoir eu besoin que d’un court instant, cela même que serait son intime expression, avec, comme perdu, un regard s’immergeant dans ce qui ne serait utile à rien ni personne, souhaitant qu’il aurait dû y avoir une explication, dans l’ordre chronologique qui peut-être s’est inversé pour ne pas se laisser prendre au jeu de la simplicité, comme dans l’inespéré, l’idéal se manifestant, laissant libre le champ à l’aventure permanente.

Monday, March 26, 2018

[NO WAY] - 56

Reprendre le même format pour créer. Ce qui se dit dans ces moments-là, d’inutile. Parce que le monde s’ouvre. Sur une dimension presque ésotérique. Qu’on n’aurait pas imaginée seulement quelques heures plus tôt. À cause de l’absence. Se retrouver à vouloir être dans l’indéfinition du discours. Projet fou. D’un camaïeu de fictions. De la plus établie à la plus conceptuelle, du « je » au « nous », du réel au virtuel. Comme serait pensée l’émotion. Presque à son état le plus pur. Sans les pervers. Mais avec leurs perversions. Qui ne s’échappent pas. Qui sont inscrites dans le quotidien. En marchant. Soleil radieux illuminant le passé. D’un coup d’œil. Espérer. Mieux : croire. Qu’il serait un moyen de survie suffisant. Peut-être pour un an. Peut-être pour dix ans. Encore. Des durées impensables. En décalé. Par rapport à l’histoire réelle. Revenir non pour dire, parce que c’est acté, désormais, c’est dit, la parole s’est réanimée. L’année de l’explosion. Du grand cauchemar. Qu’il a fallu réaliser, avec des moyens brutalement fauchés. Il y a un an. Il y a dix ans. Le retour de toutes les formes du traumatisme. Comme une maladie incurable.

Tuesday, March 20, 2018

[NO WAY] - 47

Grands moments de vide pendant lesquels j’ai besoin soit de me relire indéfiniment soit de ne rien faire, indéfiniment. Des jours où je relègue comme au dernier moment toutes les tâches ingrates, comme pour libérer du temps en amont, qui ne sert qu’à observer, qu’à sentir, ce qui se passe tout autour, dans l’ancien, ce qu’il y a de différent, à tout avoir, partout, disponible, comme ce que pourrait être, justement, une vision de l’achevé, pensant à cette nécessité que j’ai eue de ne plus vouloir exister, comme disparaître, donc, à la vue du pervers, lisant ses mots dans mes mots, son empreinte, sa manière d’être arrogant vis à vis de l’esprit, qui s’est inscrit, pour se rappeler à l’ordre, quand le soigné viendra à nouveau aider celui qui n’attendait rien, finalement, se produisant dans l’inconnu, à quelques jours d’une nouvelle ouverture, voir ce qui a produit, toute l’année, parce que c’était l’objectif espéré, et parce qu’il s’est en partie réalisé, comme la fabrique d’une nouvelle histoire, là, sous mes yeux, impressionnant, le format d’une durée qu’on ne pourrait pas concevoir, un temps politique.

Friday, March 16, 2018

[NO WAY] - 12

Passer un jour dans un endroit où une vie s’est inscrite durant des dizaines d’années et laisser la mémoire agir. Assumer. Ne pas reporter. Retrouver un raccourci. Partir. Vite partir. Parce qu’un jour une autre vie s’est montrée. C’était le cumul de plusieurs hasards. L’un était né par hasard. Il avait eu ces parents-là comme il aurait pu en avoir d’autres, ailleurs. L’autre était aussi né par hasard, mais à un autre moment, dans une autre ville. Il avait eu d’autres parents. C’était le cas de tous. Et ce jour-là, quelque chose qui d’abord les avait séparés toute une première partie de vie les réunissait. Quelque chose s’est rencontré. Un hasard. Il a adoré ce moment, mal aimé un autre. Ils se sont liés, mais il a fallu partir. Fuir. Parce que c’était la mort qui tendait les bras. Il n’y avait plus que le café qui circulait dans son corps, jour et nuit. Un autre, encore un autre, était passé par hasard. D’abord parler, puis pleurer, pour la première fois. Poser sa tête contre une épaule attentive. C’est impossible de tout comprendre en une fois. Il faut du temps. Peut-être dix ans. Il lui a donné une clé. C’était la clé de chez lui. Si tu as besoin de prendre un peu recul, viens passer une semaine à la maison. Tu y viens quand tu veux. Quand il voulait... Le jour-même, le lendemain. Il y était allé passer quelques heures, respirer la fraîcheur. Il savait qu’il ne trouverait personne. Il allait juste prendre un peu de recul. Il y avait là un parfum qu’il ne respirait plus depuis de nombreuses années. C’était une partie de lui qu’il avait abandonnée. Parce qu’il n’y croyait plus. Que la vie pouvait à nouveau sentir bon. Il avait signifié sa venue en déposant une petite fleur blanche et un simple Merci. Se retourner. Partir. Franchir une nouvelle porte. Un escalier à descendre. Des boîtes aux lettres à observer, longuement. Une autre porte. La rue. Le cumul de toutes les autres vies. La nécessité d’un retour. C’était encore trop tôt. Il fallait laisser mûrir le projet.